voyage au bout de l'enfer-film

Note de la rédaction :

Michael Cimino vient de nous quitter tout juste 20 ans après la sortie de son dernier long-métrage The Sunchaser, un road-movie dispensable mais comprenant quelques scènes mémorables. Hormis la consternation d’apprendre la perte d’un des meilleurs cinéastes contemporains, cette bien triste nouvelle nous rappelle à quel point les cinéphiles du monde entier doivent se sentir mal à J+1 après la mort de Cimino. En effet, beaucoup de cinéphiles comme vous et moi ont longtemps secrètement espéré que Michael Cimino revienne aux affaires et puissent enfin obtenir carte-blanche pour tourner les films qu’il aurait mérité de tourner. Malheureusement, maintenant on le sait, ce ne sera jamais le cas. Cimino a trop peu tourné, blacklisté pour n’avoir  jamais su ou voulu se plier au système hollywoodien. Alors, je vous propose de revenir sur l’un de ses plus grands films : Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter).

Le titre original du film, The Deer Hunter (Le Chasseur de Daims), renvoie au personnage joué par Robert De Niro (Michael Vronsky, dit « Mike »). Nous y reviendrons plus tard, mais il est rare qu’un titre de film parvienne à ce point à résumer et à transcender le propos d’un réalisateur.

Ce film sorti en 1978 est également le point d’orgue de l’une des décennies les plus riches du cinéma américain : le Nouvel Hollywood. Pour ma part, il s’agit tout simplement du plus grand chef-d’oeuvre de cette période.

Michael Cimino, génie démiurge

Revenons un instant sur le réalisateur. Michael Cimino est un personnage singulier. Il ne correspond pas au profil type du cinéaste hollywoodien de l’époque : né à New York en 1939, il vient d’une famille extrêmement aisée et cultivée de la côte Est et fait des études de musicologie et d’architecture. Plus intello que faiseur au départ, il se destine en allant à Hollywood à une carrière où le savoir-faire s’avère plus important que le savoir. Pire, il apprendra à ses dépends que l’argent surclasse tout.

Il débarque à Hollywood totalement par hasard, lorsqu’au début des années 1970 un de ses amis parti s’installé comme scénariste l’appelle à l’aide. Ce dernier est en train d’écrire le scénario de Silent Running, un film de SF qui ne le passionne pas du tout. Il propose à son ami de le rejoindre pour l’aider à finir le script. À l’époque, il y avait un peu d’argent à Hollywood et on n’hésitait pas à faire venir des inconnus tous frais payés. Ni une ni deux, Cimino réécrit intégralement le script. Ce qui devait arriver arriva : le résultat est satisfaisant, le film fonctionne bien en salle et Cimino contracte le virus du cinéma.

Cimino se dit : « tiens cela n’a pas l’air d’être compliqué de faire des films, je vais en faire mon métier et devenir le meilleur ». Ah oui, j’oubliais, il faut préciser une chose : si Hollywood est la Mecque des artistes ayant la grosse tête, Cimino en est certainement le plus digne représentant. Génie mégalomaniaque, il décide d’écrire un scénario (Le Canardeur) et de le proposer à la plus grosse star de l’époque : Clint Dirty Harry Eastwood. Évidemment, Eastwood hallucine. On a retrouvé la retranscription de ce qu’il a dit à son entourage. Cela donnait grosso modo cela : « c’est qui ce con ? »

Mais, Eastwood reconnaît la qualité du script et souhaite le réaliser lui-même. La réponse de Michael Cimino est sans appel : no, nada, nicht, zobi. Bref, Cimino insiste pour réaliser lui-même le film ce qui a le don de surprendre Eastwood à qui personne ne refuse rien à cette époque. Mais, ce dernier finit par accepter de rencontrer Cimino, charmé par la folie de ce novice impétueux.

La rencontre mériterait à elle seule une adaptation. Clint Eastwood, 43 ans, 1 mètre 93, une quarantaine de films à son actif dont quelques chefs-d’oeuvres, 3 bons films réalisés par ses propres soins, toise le « petit » Michael Cimino, 34 ans, 1 mètre 63, auteur d’un seul scénario de série B, et lui dit : « Qu’est-ce qui te fait croire que toi qui n’est pas grand chose, tu peux me diriger moi ? »

Cimino lui répond du tac au tac: « Rien, mais je sais que je peux le faire ».

Les deux signent un accord tacite : Eastwood concède les trois premiers jours de tournage à Cimino. Si cela se déroule bien, il accepte de lui confier définitivement le tournage : « sinon tu dégages, tu seras payé et je reprendrai les rênes ».

Finalement, tout se passe très bien entre les deux hommes. Eastwood apprécie le travail de Cimino et va même produire Le Canardeur et jouer dedans. Le film sera d’ailleurs un gros succès (2 semaines premier au box office US).

Nous sommes en 1974. Cimino apparaît enfin sur la carte du cinéma mondial quand ses illustres concurrents de la même génération ont déjà réalisé quelques chefs-d’oeuvres : Coppola, De Palma, Friedkin, Boorman, Pollack, Lumet et tant d’autres.

Pourtant, il attendra 4 ans avant de sortir son deuxième film. Mais quel film : Voyage au bout de l’enfer.

The Deer Hunter

En 1978, la thématique du Vietnam était encore taboue aux États-Unis. Quelques films ont évoqué indirectement le sujet mais personne n’a encore osé aborder frontalement le sujet. Et surtout, personne n’est parti tourner en Asie sur les traces des soldats.

Voyage au bout de l’Enfer est un miracle pour Michael Cimino. Grâce à ce film, il arrive au sommet de sa gloire. Il écrase la 51e cérémonie des Oscars en obtenant cinq statuettes dont celle du meilleur acteur dans un second rôle pour Christopher Walken, du meilleur film et du meilleur réalisateur. Le film est du reste classé 53e au Top 100 de l’American Film Institute depuis 2007.

Voyage au bout de l’Enfer ou l’histoire d’une bande d’amis et de leurs proches qui vont être confrontés à la guerre.

Bien plus qu’un film sur la Guerre du Vietnam, Voyage au bout de l’Enfer raconte l’histoire d’une bande d’amis d’origine ukrainienne orthodoxe habitant en Pennsylvanie. Ces derniers, des ouvriers sidérurgistes, apprennent un « beau jour » qu’ils vont devoir aller se battre au Vietnam. 

Comme dans la plupart des grands films américains, l’e récit se concentre sur la vie d’une communauté et sa capacité à réagir face à un drame.

Cette histoire simple, universelle, est soutenue par un casting de rêve : Robert De Niro (impressionnant), John Cazale (génial acteur et ex-mari de Meryl Streep, qui mourra peu de temps après la fin du tournage et avant sa sortie en salle d’un cancer, d’où son physique émacié dans le film…), John SavageMeryl StreepChristopher Walken.

Film totalement tragique, Voyage au bout de l’Enfer est aussi le manifeste d’un cinéaste exprimant un désir de renouveau pour les États-Unis. D’ailleurs, lorsqu’à la fin du film il fait dire au personnage de la femme de Steven : « It’s not such a grey day » (c’est-à-dire, « ce n’est pas un jour si gris ») il est évident que le personnage ne parle pas que du beau temps. L’importance de cette phrase est d’autant plus grande qu’elle est dite par un personnage mutique pendant la quasi totalité du film.

Sur un plan métaphorique, Cimino souhaite dépeindre la Guerre comme l’antichambre de l’Enfer : la symbolique du feu, le franchissement du fleuve (le Styx), jusqu’à l’horreur de la roulette russe. Certains journalistes de gauche (très présents à Hollywood à l’époque) lui reprocheront d’ailleurs sa vision cauchemardesque et sauvage du Vietnam et de ses habitants. Mais là n’est pas la question. Cimino a souhaité dépeindre une image de la Guerre et non la Guerre du Vietnam elle-même, ni ses protagonistes.

En même temps, si Cimino avait réellement voulu dépeindre une descente aux enfers, il aurait conclu le film par une scène funeste (un enterrement ou une mort sur le champ de bataille). Or, sans vouloir spoiler le film (mais si vous êtes sur Doc Ciné c’est que vous avez obligatoirement vu ce film 😉 ), Cimino fait volte-face en choisissant délibérément d’étirer son film pour s’attarder sur des gestes, des moments de calme et d’échanges symbolisant un retour au calme. La phrase de la femme de Steven venant souligner ce moment de communion.

Qu’est-ce qu’a voulu dire Cimino avec cette scène finale ?

En fait, il y a deux manières de voir Voyage au bout de l’Enfer : l’une négative et l’autre positive.

La négative est presque trop simple : ce film raconte, au premier degré, la destruction d’une communauté d’origine ukrainienne du seul fait de la Guerre du Vietnam.

La positive, moins évidente, plus sociologique, repose sur la communauté elle-même : le film raconterait la capacité d’un groupe à vivre, à évoluer en trouvant le chemin pour s’en sortir et ce, malgré les catastrophes, les guerres et les aléas de la vie.

Revenons à l’aspect politique du film, puisqu’il s’agit tout de même de la première grande adaptation de la Guerre du Vietnam au cinéma. Le film se compose en réalité de trois parties :

  • l’une décrivant la communauté avant le départ à la guerre, avec ses parties de chasse, ses rendez-vous au bar, ses moment à l’usine, jusqu’au mariage,
  • la deuxième, la plus courte, raconte la guerre elle-même : en fait elle se résume quasiment à une séance de roulette russe entre jeunes gens aveuglés par l’horreur de la guerre,
  • la dernière raconte le retour.

Une partie de la gauche contestataire reprochera longtemps à Cimino la partie centrale de Voyage au bout de l’Enfer. En effet, comment résumer une guerre aux enjeux complexes à une scène hallucinée de roulette russe ? Non, bien entendu, les combattants ennemis ne sont pas qu’une bande de fous furieux perdus sur un îlot et jouant à la roulette russe. Ils avaient des convictions et des idéaux.

Par ailleurs, cette vision binaire de la Guerre lui attirera également une vive animosité : d’un côté des tortionnaires sanguinaires et de l’autre de pauvres soldats d’origine étrangère. 

On peut comprendre la critique, tant Voyage au bout de l’Enfer nourrissait des attentes. Mais une chose est sûre : Cimino n’a pas voulu filmer la réalité. Cet îlot perdu est bien plus qu’un décor, il s’agit d’un territoire mental représentant la folie des hommes. Par-delà la création d’une séquence documentée, ce passage est une toile de maître, une vision délirante de ce qu’inspire la guerre à Cimino. Comme Picasso l’avait fait en son temps avec Guernica.

En somme, il n’y a aucun désir d’objectivité dans cette deuxième partie, à aucun moment le spectateur attentif peut croire en la véracité de ce qu’il voit.

Enfin, revenons sur une autre polémique : la scène finale pendant laquelle la communauté chante « God bless America ». Encore une fois, il ne s’agit pas d’un chant patriotique à prendre au premier degré, ni une critique ironique de l’Amérique (comme aurait pu le faire Paul Verhoeven quelques années plus tard). Non, cette scène indique simplement que cette communauté a choisi d’avancer et de se rassembler autour d’un chant qu’ils connaissent tous.

N’oublions pas que le rite a une place importante dans ce film : le chant, la danse, que ce soit pendant un mariage ou un enterrement. En chantant, la communauté n’a pas décidé de prêter tout d’un coup allégeance à l’Amérique. Elle en fait partie quoi qu’il arrive. Non, ce chant symbolise juste une volonté de se retrouver. C’est en quelque sorte le début d’une reconstruction possible.

Pour conclure, Michael Cimino réussit avec Voyage au bout de l’Enfer un tour de force qu’il ne parviendra jamais à égaler à nouveau. Certaines thématiques de ce film seront réutilisées par d’autres réalisateurs, ce film étant le sommet d’un style de cinéma faisant la jonction entre le cinéma classique de John Ford et des réalisateurs néoclassiques tels que James Gray. Film à ranger dans le panthéon du cinéma mondial et à regarder régulièrement tant il offre d’infinis niveaux de lecture.

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