Note de la rédaction :

Qui dit film culte dit instantanément gros mal de crâne pour en donner une définition satisfaisante. Parle-t-on d’un film ayant fait date par son esprit novateur ? D’un film ayant marqué des générations de cinéphiles ? D’un film secret que seuls « les vrais » (point sur le coeur) ont relevé l’importance ? Difficile à dire. Une chose est sûre, TORSO de Sergio MARTINO est sans aucun doute tout cela à la fois. Analyse.

Première anecdote, Torso n’est en fait que le titre américain du film, dont le titre original est pour ainsi dire beaucoup plus terre à terre (sans doute pour appâter les amateurs de chaire fraîche : I Corpi non presentano tracce di violenza carnale). Pourtant, à la fois plus minimaliste et ouvrant la porte à de nombreuses interprétations intéressantes, « Torso » s’est rapidement imposé comme le titre international. En effet, Torso, tout comme son titre, est double : il renvoie à la fois à Miss Torso dans Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock (1954), donc à l’intellectualisation du voyeurisme, qu’à une scène devenue mythique du film dans laquelle on assiste au démembrement d’un torse dénudé. En cela ce film se démarque des films d’exploitation classiques.

Résumé

Jane, une jeune américaine, arrive à Pérouse, une ville universitaire internationale, afin d’y suivre assidûment les cours sur l’histoire de la peinture italienne dispensés par Frank. Elle se lie d’amitié avec Dani, une autre étudiante qui vit chez un oncle très riche. Les deux faisant la paire, tout va pour le mieux jusqu’au jour où l’une de leurs camarades d’école est retrouvée assassinée avec son ami. Les choses ne s’arrangent pas, s’accélèrent même, lorsque le corps d’une autre de leurs copines est à nouveau découvert : sauvagement mise à mort, le seul indice laissé par l’agresseur étant un bout de tissu qui sera rapidement rattaché à l’écharpe à laquelle il appartient. Le trouble se fait alors d’autant plus grand dans l’esprit de Dani : celle-ci est convaincue de connaître cette écharpe sans parvenir pour autant à se souvenir de sa provenance…

Martino : mondo géant

Sergio Martino a débuté sa carrière en tournant des mondos à la fin des années 1960 : principalement des films policiers sous tension avec une influence de plus en plus grandissante des films de Dario Argento, époque L’Oiseau au plumage de cristal – film dans lequel le suspens à la Hitchcock se mêle à des histoires de tueurs en série.

Le public adhérant totalement à ces histoires de femmes traquées par des assassins masqués, les cinéastes italiens se mettent à tourner des gialli en masse pendant plusieurs années (plus d’une centaine par an à la grande époque). Les aspects érotiques sont poussés à leur maximum dans certains gialli produits par de grands noms italiens pour s’assurer un succès commercial. Vous pouvez d’ailleurs lire notre analyse du phénomène et en particulier de la filmographie de Dario Argento.

C’est dans cette lignée que Sergio Martino s’inscrit. Ou plutôt devrions-nous dire « l’équipe Martino » : composée du producteur et frère, Luciano et du réalisateur talentueux, Sergio. Les Martino ont un principe : suivre les modes et mettre le talent de Sergio au service d’histoires et de productions calibrées pour avoir du succès. Et ce n’est pas uniquement de succès domestique dont on parle. À cette époque, les productions italiennes s’exportaient dans le monde entier. Influencés par la mode des « mondos », ces films d’exploitation faits pour être projetés dans les cinémas de quartier du monde entier sont calibrés pour coller aux attentes du public. Chez Martino, comme chez ces cinéastes italiens des années 60-70, il existe une volonté d’assumer les aspects les plus racoleurs des goûts du public en affichant une violence et une sexualité frontales dépourvues d’ellipse artistique comme cela se faisait habituellement.

Ainsi, Martino est tout l’opposé d’Argento : quand le deuxième s’avère être avant tout un esthète, excellant dans la mise en scène d’intuitions et de motifs récurrents qui l’obsèdent, Martino peut être comparé à un brillant artisan (au sens noble du terme), un technicien exceptionnel, s’intéressant à tout ce qui marche auprès du grand public. Si vous souhaitez découvrir le reste de la filmographie de Martino, ne soyez donc pas surpris de découvrir des westerns, des policiers violents ou des comédies érotiques.

Pour en revenir à Torso, il s’agit du dernier giallo tourné par Martino. Pour ce film, Martino bénéficie de beaucoup d’argent, grâce au producteur Carlo Ponti, d’où le nombre impressionnant de figurants, d’acteurs secondaires et de lieux de tournage, le tout transpirant à chaque scène du film. Premier point positif, Torso n’est pas un film fauché mais bien une oeuvre dans laquelle Martino a pu exercer tout son talent sans contraintes.

Le casting est aussi à la hauteur, très international comme souvent dans ce type de productions italiennes : Suzy Kendall (qui a joué dans L’Oiseau au plumage de cristal et ce n’est pas un hasard tant la situation du personnage qu’elle incarne dans Torso est très similaire à celle de Julia dans L’Oiseau), John Richardson (qui a joué notamment dans Le Masque du démon de Mario Bava), Tina Aumont (une actrice remarquable à redécouvrir).

L’autre point fort du film est la musique de Guido et Maurizio De Angelis. Il y a une telle osmose entre la musique et les images que l’on a l’impression que Martino a tourné le film avec la musique en fond sonore.

Comme nous l’évoquions précédemment, la force de Torso est dans sa volonté d’utiliser les codes inventés par Argento et de les pervertir en allant plus loin : fini la suggestion, ici le film est clairement érotique, la scène de générique nous le rappelant avec force et intelligence. Il y a aussi des plans disons proto-gore annonçant les films d’horreur de la fin des années 1970 : gros plans sur des armes blanches s’enfonçant dans la chair, corps écrasés, mutilés… Les scènes sont certes brèves pour éviter la censure et surtout les effets spéciaux sont encore très artisanaux (moins que dans La longue nuit de l’exorcisme de Fulci que nous avons revu récemment ceci dit !), il n’en demeure pas moins que le choix esthétique d’exposer l’extrême violence au regard du spectateur est déjà bien présent.

Le péché, le refoulé

Torso est reconnu pour avoir influencé l’émergence de films plus explicites sur le plan de la violence. Mais d’une certaine manière, il est, à notre avis, surtout le film qui a permis de codifier les règles du slasher et cela bien plus que La Baie sanglante de Mario Bava. Même si ce dernier a un avantage certain sur Torso en proposant pas moins de 13 meurtres spectaculaires rehaussés par des armes toutes plus graphiques les unes que les autres (machette à lame recourbée, lance ou simple paire de ciseaux), un élément rédhibitoire fait que La Baie sanglante ne peut pas être considéré comme le premier slasher : les meurtres ayant été perpétrés par 6 assassins différents, ce qui est un comble pour un slasher dont le principe repose sur l’assassinat de jeunes innocent(e)s par un seul tueur psychopathe. Avec Torso, Martino a « apporté » (si on peut dire) le substrat moral sur lequel repose tout slasher depuis 40 ans. Tour de force scénaristique et idéologique, Torso parvient à irriguer son intrigue de giallo classique par sa morale, au final plus chrétienne que protestante, en introduisant le diptyque du slasher : le péché et le refoulement.

Dans Torso, chaque scène de sexe est en quelque sorte punie immédiatement par une scène de meurtre. Ainsi, le sexe, vu comme un péché, mais montré de façon explicite devient le moteur d’une explosion de violence trop longtemps contenue par une canalisation excessive des tensions sexuelles.

Tandis que, sur un plan totalement meta, le spectateur est pris à témoin de façon un brin perverse : l’excitation de celui-ci est à la fois provoquée et punie de façon tout aussi systématique. Si bien que ce cycle de tension sexuelle conduisant à une explosion de violence devient un système dont la récurrence en fait un motif de cinéma à la puissance inouïe.

Le socle du slasher repose à notre sens tout autant sur les principes du tueur psychopathe que sur l’opposition du péché et du refoulé. D’où la logique de Martino de filmer des scènes érotiques très longues et stylisées. La longueur et la lenteur de ces scènes induisent une tension sexuelle qui se meut, peu à peu, en une tension plus classique pour un giallo. Avec un talent et une roublardise assumée, l’érotisme assumé par Martino prépare en fait la suite qui se matérialise par une explosion de violence trop longtemps contenue. La violence devenant la conséquence de la tension sexuelle, Martino instille une logique perverse fonctionnant à merveille : la punition suivant nécessairement la débauche des corps jouissant sans entrave (nous sommes en 1973), la stimulation sera sanctionnée par la mort – Eros et Thanatos.

Cette interprétation est tout sauf abusive et le réalisateur l’illustrera à merveille au début du film : la scène introductive de Torso excessivement érotique (un générique montrant une scène de sexe en groupe) se clôt brutalement sur un plan dans la salle de cours de l’université où le professeur évoque le Martyr de Saint Sébastien de Pérugin. En un plan, on passe de l’excitation au martyr, d’une scène de sexe volontairement trash à la culture noble. Toujours ce double mouvement : péché-punition, plaisir physique-plaisir intellectuel, culture populaire-culture haute, plaisir-mort.

Film total : giallo, slasher & huis-clos

Bien entendu, comme dans tout giallo, il y a également une enquête policière. Martino parvient à disséminer tout un tas d’indices plus ou moins pertinents ce qui a le don de perdre totalement le spectateur. Si bien que lors de la deuxième partie du film qui se déroule dans une villa à la campagne, le massacre peut avoir lieu sans que l’on se doute de l’identité du meurtrier.

Cette deuxième partie finira d’ailleurs de vous convaincre que ce film est à l’origine du slasher américain : une bande de jolies jeunes filles, plus ou moins dénudés et alcoolisées se retrouvent isolées dans une villa alors qu’un dangereux meurtrier psychopathe rôde à l’extérieur. OK, je ne vous fais pas un dessin ? Bien entendu, sur les quatre filles présentes : les trois qui ont une activité sexuelle un brin débridée se feront massacrer. Ce sera l’une des règles du slasher que l’on retrouvera de Vendredi 13 à Scream.

Autre tour de force, on ne vous en dit pas plus, mais les trois meurtres seront filmés de manière totalement originale et même assez osée vu le déroulé du film. On se rendra compte que le plus important pour Martino n’est pas la manière dont les meurtres seront perpétrés et filmés, ce qui fait que Torso se détache un peu du slasher classique, mais plutôt la façon dont le dispositif mis en place jusqu’à présent va tenir pour raconter le reste de l’histoire qui s’avère être, au final, un huis-clos angoissant.

C’est à ce moment précis que le titre du film prend toute sa puissance : comme on vous le disait, Torso évoque aussi bien Miss Torso de Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock que les torses démembrés. En effet, pendant ce dernier quart du film, la dernière survivante assistera bien malgré elle au démembrement de ses trois amies alors qu’elle est cachée dans une pièce de la villa. Scène éblouissante de malaise, le voyeurisme s’appuyant dans ces moments de pure effroi clinique sur quelques plans bien sentis sur le regard effaré de la jeune fille.

Martino révolutionne le giallo en décidant, de manière tout aussi frustrante, que filmer le meurtre n’a plus d’importance. Ainsi, à la grande surprise du spectateur, l’enjeu du film repose, tout comme dans un autre film de Hitchcock (Mais qui a tué Harry ?) sur la disparition des corps : que faire des cadavres une fois que les meurtres ont été perpétrés ? Encore du refoulé : faire disparaitre les cadavres plutôt que les montrer.

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