The Shape of Water : La Trilogie des Monstres

Note de la rédaction :

Guillermo del Toro est un des plus grands conteurs du cinéma contemporain. Mais avant de démarrer sa carrière de réalisateur, il travaille pendant plus de 10 ans sur les plateaux en tant que maquilleur effets spéciaux. Élève du légendaire Dick Smith (maquilleur de l’Exorciste et du Parrain), c’est seulement en 1993 qu’il réalise son premier long-métrage. Cronos est le point de départ d’un voyage mystique et ésotérique. Une escapade dans l’imaginaire du réalisateur mexicain, peuplé de monstres et de créatures folkloriques. Mais également une quête personnelle, celle du barde del Toro pour nous conter les histoires les plus extraordinaires possibles.

(Attention! Spoiler)

Car malgré les déconvenues (Mimic, son retour en Espagne avec Le Labyrinthe de Pan…), Guillermo Del Toro a constamment évolué. A mesure que son savoir a augmenté au fil des décennies. Fasciné par les mythologies et le folklore, ses recherches se retrouvent de plus en plus précises au grès des films. Après avoir acquis une crédibilité auprès des financiers, c’est en véritable érudit qu’il aborde la décade 2010. 5 ans après Hellboy II et ses légions d’or maudites, Del Toro tond la pelouse pour l’apocalypse. Kaiju et Jaeger s’affrontent dans le maelstrom de CGI qu’est Pacific Rim. Un renouveau pour le blockbuster pour beaucoup, et le prologue d’un nouveau chapitre pour le réalisateur Mexicain.

A l’image des Kaijus s’échappant de la brèche, Del Toro laisse s’échapper une foultitude d’idées. Des marottes qu’il fera décanter pendant 5 ans, à travers 3 films.

La Trilogie des Monstres

Pacific Rim, Crimson Peaks et The Shape of Water. 3 longs-métrages originaux, à des bornes des univers partagés et des remaquels absurdes. Malgré leur indépendance avec un autre support, Guillermo Del Toro tient à créer une connexion au sein des ses films. Des motifs récurrents qu’il vient retravailler jusqu’à The Shape Of Water. Qui pour bien des raisons, est un film somme. Le pinacle de cette trilogie qui n’a cessé de montrer un conflit entre des humains et des créatures. Un triptyque non officiel qu’on peut dorénavant nommer  « La Trilogie des Monstres« .

En effet, des similitudes apparaissent parmi les films. La première d’entre elle est assurément la présence des monstres.

Some kind of Monster

Del Toro a dévoué sa carrière de cinéaste à la cause des monstres. En leurs donnant une importance supérieur aux personnages humains, il interroge sur ce qui fait l’essence de l’humanité. En abordant l’âme, la sensibilité ou la morale, del Toro use de différents folklores pour mettre en images ses réflexions.

L’intrigue de Pacific Rim dévoile ce qui se trame à l’intérieur des Kaijus. Le personnage de Newton Gaizler (Charlie Day) scientifique fanboy des immenses créatures, rentre en connexion avec l’un d’eux. Il apprendra beaucoup plus sur leur fonctionnement et parviendra à élaborer une tactique pour les vaincre. Il découvre notamment la fonctionnement de leur société. Un système pyramidale, où les petits ouvriers travaillent pour mettre sur pieds des gigantesques monstres détruisant tout sur leur passage. Un fonctionnement que les humais finissent aussi par adopter par pression des Kaijus. Leurs attaques répétées ont poussé l’humanité à se désunir. 3 ans avant que Donald en ait l’idée, Del Toro fait intervenir un immense mur. Dispositif empêchant l’endiguement des Kaijus… mais également la coopération entre les peuples. Pourtant, c’est la force vitale de l’humanité. Ne serait-ce que pour piloter les Jaegers. Deux humains liés par leurs souvenirs sont nécessaires pour piloter ces titans. Un lien indéfectible unit ces deux âmes sœurs qui, additionné à la puissance technologique humaine, triomphe de la force antagoniste représentée par les Kaijus.

Pour Crimson Peak, c’est la même chose mais différemment. Edith (Mia Wasikowska) voit des fantômes depuis son enfance. La société de l’époque -le film se déroule en 1887- la pousse à interpréter ceci comme une malédiction. Pourtant son secret va lui servir à comprendre ce que le passé a à lui dire. Les fantômes, malgré leur apparence repoussante vont servir de gardien pour Edith. Lui permettant de comprendre le complot qui se joue contre elle et de faire triompher l’amour sur le mal. Les fantômes permettent de cerner les monstres parmi les humains. La tagline de Pacific Rim était « To Fight Monsters, We created Monsters », Celle de Crimson Peak est « Love Make Monsters of Us All ». Toutes deux insistent sur le fait de devenir un monstre, de la transition d’un état humain à celui de créature dénuée de toute humanité. Afin de faire mieux resurgir notre humanité et sa puissance.

Selon Del Toro, le monstre est tapis en chacun de nous. Selon les personnages, il peut aussi bien être bon ou mauvais. Ce qui est primordial, c’est sa représentation. Il est notre avatar dans la dimension magique. Dans ce que Lovecraft appelle l’indicible. Notre alter ego, évoluant dans le magique.

Et c’est ce qui nous conduit à The Shape Of Water. Eliza souffre d’un mutisme. Cet handicap, causé par un accident dans sa jeunesse, lui laisse des stigmates. 3 immenses griffes sur le cou, qu’elle tente plus ou moins de cacher. Privée de communication, elle se retrouve isolée du reste du monde. En marge de la société. Accompagnée des autres « freaks » désignés ainsi par la société blanche. A savoir les homosexuels, les femmes et les afro-américains. Et des monstres. En l’occurrence, une créature aquatique capturé en Amérique du sud par les USA. Lui non plus ne peut pas communiquer avec ses tortionnaires.

Parmi la galerie de personnages de cette trilogie, Del Toro a insisté pour mettre un personnage féminin au premier plan.

The Monster and Me

3 femmes qui partagent un background similaire. Durant leur enfance, chacune a vécu une expérience traumatisante. Ce souvenir est obligatoirement lié avec le monstre du film et impactera le personnage pour l’intégralité de sa vie. Devenues adultes, elles sont protégées par un homme. Figure paternelle de substitution, leurs intentions ne sont pas mauvaises. Pourtant, leur efforts sont étouffants. Edith, Mako et Eliza sont promises à un brillant avenir, à accomplir l’exceptionnel et cela doit passer par une émancipation. Elles doivent transgresser les règles pour s’affirmer en tant qu’héroïne. Le parcours du héros est ici détourné pour voir le parcours d’une guerrière, d’une artiste et d’un humain traités à sa juste valeur. C’est grâce à leur relation face au monstre, qu’elles parviendront à se libérer de leurs chaînes et transcender leur existence.

Et quoi d’autre que le pouvoir de l’amour pour triompher de tout le mal ?

Monstrous Love

Cet amour est symbolisé à l’écran grâce à un objet. La chaussure de Mako, la bague d’Edith et le serre-tête d’Eliza. 3 éléments de la garde robe du personnage qui viennent transformer son apparence. Ce sont également 3 cadeaux, qui montre que le personnage subit une modification psychologique. On peut très bien imaginer un parent de Mako lui offrir ses chaussures, Edith reçoit la bague de la main de Sir Thomas et Eliza se fait plaisir elle-même en s’offrant son serre-tête. Un attachement affectif connecte le personnage à ces fétiches. Symbole d’un lien indéfectible. Ces 3 artefacts sont par ailleurs symbolisés par un rouge éclatant. Incandescent, qui s’oppose à toutes les autres teintes de du film. Comme David Lynch, l’amour selon Del Toro est ce qui définit l’humain et le distingue de toute autre forme de vie. Unique et inquantifiable, il transcende ses personnages, transperce leurs quotidiens.

Primal Colors

Si le rouge est directement associé à l’amour et sa puissance, il est abondamment présent dans Crimson Peak. Le Manoir Sharpe est enraciné dans une source d’argile rouge. Un matière et une couleur lourde de sens. Crimson Peak est un film d’horreur, dont l’inluence prend sa source dans les productions de la Hammer Films. Le rouge renvoie donc au sang et à l’amour. La texture de l’argile, quant à elle, renvoie à celle du faux sang qu’on pouvait voir dans les films des années 70-80. Il est épais, coagulé sous entendant que ce sang n’est pas naturel.

Dans Pacific Rim, c’est le bleu qui est exploité. C’est la couleur principale de Gipsy Danger mais aussi celle des Kaijus. Les pointes de cheveux de Mako sont également bleues et enfin la couleur lors des drifts est bleue. Il renvoie bien évidemment à la matière aquatique dans laquelle baigne tous les personnages. Il est également la couleur de la mélancolie, qui naît la plupart du temps des souvenirs. La source d’énergie des héros du film.

Quant à The Shape Of Water, le vert fait immédiatement référence à L’Etrange Créature du Lac Noir. Inspiration évidente pour la créature de Del Toro. Il renvoie aussi à la nature, au végétal : l’habitat naturel du monstre. Un environnement en totale opposition au complexe militaire. Del Toro, ayant reçu une éducation catholique a aussi utilisé cette couleur pour sa symbolique. Elle représente aussi le doute et la traîtrise. Judas est souvent associé au vert depuis le moyen-âge. Or, pour les antagonistes, Eliza tout comme l’espion russe agissent en traître pour libérer la créature.

 

Ainsi, The Shape Of Water vient conclure avec brio cette trilogie. Del Toro ayant travaillé ses obsessions, accordant ses références au message qu’il souhaite transmettre. Mais The Shape of Water est aussi un aboutissement pour sa carrière de conteur.  En effet, il accumule tous les questionnements de son auteur, ce dernier disposant d’une grande sagesse acquise au fil de ses déboires. Traité et mis en image de manière virtuose, le film ouvre un pan nouveau pour Guillermo Del Toro. Toujours en compagnie de ses fidèles alliés, les monstres.

Keyser Swayze

About Keyser Swayze

Biberonné à la Pop Culture. Je tente d'avoir une alimentation culturel saine et variée, généralement composée de films qui ne prennent pas leurs spectateurs pour des cons. Carpenter, Wright et Fincher sont mes maîtres.

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