The Final Portrait de Stanley Tucci – Critique

By 7 juin 2018 Critiques
Alberto Giacometti-film
Note de la rédaction :

L’histoire se passe dans le Paris de 1964. L’artiste Giacometti, donc, propose à son ami, l’écrivain et critique d’art, James Lord, de poser pour lui. Le portrait, qui ne doit être réalisé qu’en une après-midi va finalement nécessiter 18 séances. James Lord, d’abord flatté par son ami, va peu à peu laisser sa vie entre parenthèses, emporté par les humeurs et la volonté de l’artiste. Il découvre vite que Giacometti, en perpétuelle recherche d’une vérité et d’une beauté absolues, n’arrivera jamais à achever son oeuvre.

Des « notes relatives aux circonstances particulières entourant la création d’une particulière œuvre d’art »

Il faut être honnête tout de suite, Alberto Giacometti, The Final Portrait est un film sans véritable enjeu dramatique. Fidèle aux mémoires de James Lord contenues dans son ouvrage Un portrait par Giacometti, le film expose visuellement ses « notes relatives aux circonstances particulières entourant la création d’une particulière œuvre d’art ». Il ne s’agit donc pas d’un biopic d’Alberto Giacometti, sculpteur et peintre suisse, mais simplement du témoignage de moments de sa vie sur une période courte. 

Alberto Giacometti, The Final Portrait-1

La mise en scène et la photographie du film sont très élégantes, la caméra et l’œil du réalisateur faisant le lien entre Giacometti et son modèle, narrateur, qui est témoin du quotidien de l’artiste et de son processus de création.  Grâce à la caméra, on entre directement dans l’intimité de Giacometti, comme une place privilégiée offerte au spectateur.  Les couleurs des scènes en atelier sont assez froides (bleues/grises) illustrant l’ambiance qui peut s’en dégager avec quelques instants aux couleurs plus chaleureuses, lors des pauses où l’artiste semble plus détendu, comme un rayon de soleil dans son existence. De même les scènes de repas sont davantage dans les tons jaunes et orangés.

Le travail de décoration  de James Merifield est assez remarquable tant la reconstitution de l’atelier  est méticuleuse. Il suffit de voir des photos de l’époque pour comprendre le soin qui a été apporté.  L’ambiance et les décors donnent d’ailleurs une impression de huit clos dans lequel serait enfermé James Lord dès qu’il entre dans l’atelier contrairement aux scènes se déroulant dans d’autres espaces (parcs, rues, cimetière, etc.). On note également un aspect très théâtral dans l’enchainement des séquences avec des entrées et sorties claires des personnages.  De plus, la répétition de certaines scènes et situations donne une dimension comique et plaisante au film puisque le peintre a continuellement besoin de détruire son oeuvre, insatisfait, et, de la recommencer encore et encore devant un modèle finalement épuisé et gêné.  Cela vise aussi à montrer la routine qui s’installe entre l’artiste et son modèle : entre poses et pauses café, promenades, discussions intellectuelles et morceaux volés de vie.L’aspect répétitif et le rythme plutôt lent du film fonctionnent assez bien notamment grâce à une belle interprétation des comédiens.

Alberto Giacometti, The Final Portrait-4

Stanley Tucci, étant lui même comédien, il est aisé de voir qu’il aime diriger et mettre en avant ses acteurs. C’est là que aussi réside la force du film. On retrouve au casting, Geoffrey Rush qui incarne un Giacometti plus vrai que nature. Sa ressemblance physique, après transformation, est forte et son jeu théâtral presque chorégraphié fonctionne : mimiques, gestuelle excentrique, manière de sculpter et de tenir les pinceaux, ce côté burlesque (la scène des billets), la subtilité en plus puisqu’il laisse entrevoir la nature instable et parfois désespérée de l’artiste.

Face à lui, Armie Hammer interprète James Lord, en beauté, en classe et en finesse. Son visage et de ses gestes filmés dans les moindres détails, il est décortiqué par l’artiste exigeant.  Son regard crée d’ailleurs l’intermédiaire entre l’artiste et le spectateur. « Présent mais impuissant, impliqué mais à distance », le personnage, comme le spectateur essaye de comprendre l’artiste. Essentiel, à la réussite de l’œuvre finale, sa vie finit par être peu à peu « avalée », les autres protagonistes le mettant en garde à plusieurs reprises sur l’engagement que cela nécessite. On ne sait d’ailleurs que peu de choses sur sa vie privée mis à part ses activités dans l’attente de poser (l’écriture, le sport, ses appels pour repousser son retour chez lui) comme si l’aspect extérieur était véritablement mis en pause pour se concentrer sur l’essentiel : son impact sur la création de son ami et le respect profond qu’il a pour son œuvre.

On retrouve également les françaises Clémence Poésy en muse légère et passionnée Caroline et Sylvie Testud, Annette, la compagne à fleur de peau de Giacometti. Enfin, Tony Shalhoub, l’acteur fétiche de Stanley Tucci, incarne de manière touchante le frère de l’artiste.

« Plus on travaille à une peinture, plus c’est impossible de la finir » 

Le film met particulièrement en avant la relation d’amitié entre amour, fascination et épuisement entre l’artiste et son modèle.  Geoffrey Rush et Armie Hammer récréent particulièrement, chacun à leur manière, l’engagement véritable qui s’opère dans ce processus créatif d’une œuvre artistique. Il est drôle de les voir interagir et se promener l’un à côté de l’autre tant leur style et leur physique sont opposés : Armie Hammer est grand, élégant et fin alors que Geoffrey Rush en Giacometti apparaît plus petit, trapu et courbé.

Le film traite du lent et long processus artistique, de la création et de cette recherche de perfection. On passe de la découverte, cette curiosité de voir un artiste au travail à l’exaspération et à la frustration de ce dernier comme du modèle, qui semble désolé de ne pas pouvoir lui donner ce qu’il attend. The final portrait est aussi le témoignage réussi de l’amour des artistes pour leur modèle et leur obsession à toucher le réel par l’art.

Peut-être le film plaira-t-il davantage aux amateurs d’art et aux admirateurs des interprètes car certains spectateurs pourraient lui reprocher son manque de véritable enjeu narratif et se demander la finalité d’un tel film, si nécessité de finalité il y a. Stanley Tucci offre un hommage beau et personnel à un génie qu’il admire, Giacometti, et au livre de James Lord, exposant la place des thématiques très liées de l’amour et du travail dans la vie d’un artiste. Alberto Giacometti, the final portrait est un film, parfois drôle mais surtout modeste et élégant pour témoigner du difficile processus créatif et la souffrance qu’il peut entrainer, qui se déguste comme une visite au musée.

Les phrases en italiques et guillemets sont issues du livre de James Lord 

Julie

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