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Note de la rédaction :

L’histoire du mot « fin » au cinéma est à la fois étrange et simple à raconter : il est présent dès la création du cinéma, rédigé dans toutes les langues (The End, Fine, Ende, Final, Konec en tchèque ou même Slut en suédois…). Et un jour, il disparaît. Pourquoi ? C’est ce que nous allons essayer de comprendre.

Sur une musique de fin

Et oui, le cinéma classique est difficilement dissociable de son générique de fin avec sa musique tonitruante et son carton « fin » sonnant le glas de l’histoire que l’on vient de suivre. Ce moment paroxystique est peut-être étranger à la plupart des jeunes cinéphiles qui ont décidément du mal à regarder un film ayant plus de, aller à la louche, on dira 30 ans pour ne pas être désobligeant et pour englober le diptyque Les Dents de la mer et Star Wars. Mais pour la plupart des personnes ayant pu et su voir des films classiques, l’apparition du mot « fin » était la quintessence du cinéma. En un mot écrit sur un fond neutre ou sur une image symbolisant la conclusion du film, le spectateur comprenait que tout était fini : le sort des personnages était scellé pour le meilleur ou pour le pire. Comme d’autres éléments, rendus obsolètes par une certaine industrialisation du cinéma, le mot « fin » a fait partie de ces courts instants de cinéma (propres au cinéma) capables de rester ancrés dans la mémoire des spectateurs.

Si une légende bien connue, mais totalement fausse, veut que les westerns classiques s’achèvent tous sur une image du héros repartant seul à cheval derrière un horizon magnifique (et un couché de soleil du plus bel effet 😉 ), il y a bien une typologie des cartons de « fin » que l’on retrouve dans la plupart des grands films classiques.

The Man With The Movie Camera, Dziga Vertov, 1929
The Man With The Movie Camera, Dziga Vertov, 1929
My Darling Clementine, John Ford, 1946
My Darling Clementine, John Ford, 1946

Parfois, le mot « fin » s’affiche sur le personnage principal qui a trouvé soit une sorte de plénitude, comme dans Quai des orfèvres (H.-G. Clouzot, 1947), avec Louis Jouvet, soit, au contraire, qui a subi un sort dramatique, comme dans Quand la ville dort de John Huston (1950).

Au temps de sa gloire – grosso-modo entre 1935 et 1955, le mot « fin » est associé à une image symbolique. Cela peut être la Statue de la Liberté ou, par exemple, la statue officielle du héros national joué par Henry Fonda dans Vers sa destinée (John Ford, 1939).

Alfred Hitchcock était également coutumier de plans finaux très symboliques… Sans parler de ses grands classiques, comme la fin de Les Enchaînés :

Parfois, au contraire, le mot « fin » joue un rôle plus que technique et représente physiquement et symboliquement la submersion ou l’obturation possible de la totalité de l’image par les trois lettres, bien qu’il soit rare qu’elles remplissent plus de la moitié de l’écran. C’est le cas, par exemple dans Le jour où la terre s’arrêta (Robert Wise, 1950), la foule regarde la soucoupe volante s’éloigner. En retour, partant du même endroit, une forme lumineuse revient et grossit : un « The End » apparaît de façon menaçante.

De même, Le Salaire de la peur (Henri-Georges Clouzot, 1953) s’achève sur la main d’un mort : le mot « fin » semble sortir de l’image du ticket de métro parisien « porte-bonheur » du personnage. Le grossissement du mot « fin » nous renseigne, en plus de la fin du film, du sort des personnages: il n’y aura aucun survivant :

Le salaire de la peur, Clouzot, 53
Le salaire de la peur, Henri-Georges Clouzot, 1953

L’Âge d’or du cinéma (les deux décennies 1940-1960) est également l’âge d’or du carton de fin. On a vu tant de chefs-d’oeuvres s’achevant par ce mot, et ce, en toutes les langues, qu’un simple rappel nous fera voyager un peu. Voici quelques-uns de mes cartons de fin préférés :

Destination Moon, George Pal, producer, 1950.
Destination Moon, George Pal, 1950
The Man With The Golden Arm, Otto Preminger, 1955
The Man With The Golden Arm, Otto Preminger, 1955
The Court Jester (1955)
The Court Jester, Walter Scharf, 1955
The Trouble With Harry, Alfred Hitchcock, 1955
The Trouble With Harry, Alfred Hitchcock, 1955
Miyamoto Musashi, Hiroshi Inagaki, 1955.
Miyamoto Musashi, Hiroshi Inagaki, 1955
The Killing, Stanley Kubrick, 1956
The Killing, Stanley Kubrick, 1956
A King In New York, Charlie Chaplin, 1957
A King In New York, Charlie Chaplin, 1957
Curse (or Night) Of The Demon, 1957
Curse (or Night) Of The Demon, Jacques Tourneur, 1957
Some Like It Hot, Billy Wilder, 1959
Some Like It Hot, Billy Wilder, 1959
Les Yeux sans visage, Georges Franju, 1960
Les Yeux sans visage, Georges Franju, 1960
One, Two, Three -- Billy Wilder, 1961
One, Two, Three, Billy Wilder, 1961
Hara-Kiri, Masaki Kobayashi,1962
Hara-Kiri, Masaki Kobayashi,1962
Advise & Consent, Otto Preminger, 1962
Advise & Consent, Otto Preminger, 1962

La fin du mot fin

Alfred Hitchcock a toujours pris un malin plaisir à faire résonner le carton de fin avec le reste du film. À la fin du Rideau déchiré (1965), Sarah (Julie Andrews) et Armstrong (Paul Newman), qui ont commencé le film sous les couvertures, dans une cabine de bateau, le terminent mouillés (après un bain forcé). Se réchauffant assis sous une couverture, ils la tirent comme pour protéger leur intimité, et ainsi le noir de la couverture devient le support de quelques cartons finaux. Même chez Hitchcock, le mot fin a disparu.

En effet, en quelques années, à partir des années 1960, le mot « fin » disparaît peu à peu. Il est généralement remplacé par un générique de fin plus ou moins long (voir notre article), voire par rien du tout. Et cela, pour ne jamais réapparaître.

On en voit les dernières traces au début des années 1970, surtout à la fin de certains films de genres ou d’auteurs :

Carnival of Souls, Herk Harvey, 1962
Carnival of Souls, Herk Harvey, 1962
The Haunting, Robert Wise, 1963
The Haunting, Robert Wise, 1963
Danger- Diabolik, Mario Bava, 1968
Danger- Diabolik, Mario Bava, 1968
Beyond the Valley of the Dolls (1970)
Beyond the Valley of the Dolls, 1970

Le mot « fin » réapparaît quelques fois au cours des décennies, mais sous la forme de pastiche, ce qui est, reconnaissons-le, beaucoup moins intéressant (citons The Artist par exemple).

Voir aussi ce site qui répertorie pas moins de 617 cartons de fin du plus classique au plus exotique.

Pour en savoir plus : Tylski, A., « La mort du mot « Fin » à l’écran », L’Humanité,  Les Lettres Françaises, 03.11.2007 : XV.

Tout Va Bien, Jean-Luc Godard, 1973
Tout Va Bien, Jean-Luc Godard, 1973
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