palerme
Note de la rédaction :

Palerme (Via Castellana Bandiera) est une comédie dramatique réalisée par Emma Dante, sortie en 2013.

Tu vas la bouger ta caisse !

Un quartier populaire à la périphérie de Palerme. Un couple de femmes branchées cherche à se rendre en voiture à un mariage. Elles vont déboucher dans la Via Castellana Bandiera au même moment qu’une famille habitant dans cette rue. Les deux voitures se font face. La rue est trop étroite pour laisser passer les deux véhicules et aucune des deux conductrices ne veut faire marche arrière pour laisser passer l’autre.

L’une des deux entêtées est incarnée par Emma Dante, également réalisatrice et scénariste de ce film, qui tient le rôle de Rosa, lesbienne branchée, la quarantaine fatiguée, déterminée à ne pas se laisser bloquer par des péquenauds. Face à elle, Elena Cotta dans le rôle de Samira, la vieille folle du village, fantomatique, dont la seule activité est de se rendre quotidiennement au cimetière pour s’y occuper de la tombe de sa fille (Elena Cotta recevra pour son interprétation silencieuse la coupe Volpi de la meilleure actrice à Venise en 2014 – récompense bien méritée).

On pourrait considérer que cette histoire est un peu tirée par les cheveux mais pas forcément si l’on considère qu’Emma Dante nous propose une comédie italienne des plus classiques truffée de personnages populaires : des têtus, des gens de mauvaises fois, excités, énervés, excessifs, s’exprimant dans leur dialecte ensoleillé. Bref, une ribambelle de grands enfants, bouffeurs de pâtes et immatures. Un cliché de Sicilien ? Il ne faut pas en connaître pour savoir que ce genre d’individu peuple en grand nombre les îles de la Méditerranée (je me permets ce commentaire car je suis à moitié sicilienne, sinon je n’oserais pas ; et les Corses me pardonneront).

Finalement, les personnages les plus sensés de cette histoire semblent être les chiens qui errent dans le cimetière et les rues. Car les habitants du quartier vont vite profiter de la situation pour en faire l’événement de la journée, si ce n’est de l’année, rappelant en cela les pauvres du bidonville romain de l’Argent de la vieille (Lo scopone scientifico) de Luigi Comencini, tenus tous en haleine par les partis de scopa d’Alberto Sordi et Silvana Mangano contre Bette Davis et Joseph Cotten au début des années 70.

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Duel au soleil

Il s’agit ici du premier film d’Emma Dante qui officie d’habitude au théâtre. Elle site dans ses références le théâtre de Tadeusz Kantor et en particulier son spectacle La machine de l’amour et de la mort, où les acteurs se présentent dos au public. On retrouve ce motif dans le film et pendant les dix premières minutes on assiste à l’action depuis le siège arrière de la voiture et l’on se demande si elle nous laissera jamais voir le visage des protagonistes de face.

Mais le duel qui s’ensuit entre Rosa et Samira impose à Emma Dante de changer l’angle de sa caméra. Car il s’agit bel et bien d’un duel, et certains gros plans sur les yeux des protagonistes sont autant de clins d’œil appuyés au western spaghetti. Seulement ici, les armes dégainées sont plus que cocasses (je vous laisse la surprise).

Mais point de violence physique ni même verbale entre les deux femmes qui sortiront à peine du véhicule. La violence psychologique qui s’instaure dérive plus du fait que la décision de ne pas dégager le passage semble, pour les deux femmes, sans réel enjeu. On comprend que la vieille Samira ne veut peut être plus vivre et que Rosa, traits durs et tirés, s’accorde là, paradoxalement, un moment de paix car d’immobilité dans une vie dont elle semble avoir perdu le sens.

Tout ça va mal finir !

Rosa et sa copine sont l’irruption d’une Sicile moderne dans ce quartier populaire. Deux lesbiennes dont la relation bat de l’aile et qui s’interrogent sur les raisons de continuer à vivre ensemble. Leur monde et celui des habitants de la Via Bandiera vont se côtoyer pendant quelques heures mais sans jamais se rencontrer.

La tragédie est présente dans tout le film : l’absurdité et la cruauté du destin (les premières scènes montrent la vieille Samira s’occupant de la tombe de sa fille, au cœur d’un cimetière squatté par les chiens), la solitude profonde de chacun (les femmes du quartier sont enfermées dans le rôle qu’une société patriarcale leur impose, n’ayant avec leur mari que des comportements codifiés), la force de l’amour et du lien (le très beau rôle du petit-fils de Samira qui adore sa grand-mère) et bien sûr la mort (et là, comme d’habitude, les Italiens sont les seuls à nous faire rire de la mort – à revoir éventuellement, Il est plus facile pour un chameau… de Valeria Bruni Tedeschi et la dernière scène loufoque de tentative d’embarquement du cercueil de son père dans le jet privé dont la porte est trop étroite). La tragédie fait ici partie de la vie quotidienne mais on en rit à gorge déployée (Mais en fait, et c’est peut-être culturel, les Autrichiens dans la salle riaient moins que mes amis latins).

Alors qui a dit que le cinéma italien était mort ? Les Français nous assomment de leur système de production, subventionné à mort, soit disant génial (120 films produits par an, tant pis s’il y en a 100 d’inutiles dans le lot). Il conviendrait pourtant de s’intéresser un peu plus à ce que font les autres cinémas européens (je pourrais vous parler une autre fois du bon film autrichien Das finstere Tal d’Andreas Prochaska qui n’est peut-être même pas sorti en France, une sorte de western tyrolien). De petites perles nous arrivent subrepticement par-delà les Alpes, comme les loups qui réinvestissent le parc du Mercantour.

J’ai un ami qui dit qu’une bonne œuvre, c’est une œuvre qui « fait monde ». Je me suis souvent foutu de lui en pensant qu’il souffre du syndrome sciences po qui lui fait proférer des choses creuses en les emballant d’un habillage pseudo-littéraire. Mais en fait, il a raison. Et le film d’Emma Dante fait définitivement monde. On assiste à la représentation de l’essentiel des passions humaines et, en ce cas, la via Castellana Bandiera, c’est le monde. Emma Dante en fait son décor pendant une heure et demie et termine sur un magnifique plan fixe de la rue, dans laquelle les habitants courent vers le lieu du drame et les chiens et les pigeons déambulent, indifférents à nos passions : ils sont tous éphémères et éternels à la fois.

Mention spéciale pour la très belle chanson du générique des Fratelli Mancuso : Cumu è sula la strata.

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NOTE GLOBALE
Esther

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