Nocturnal Animals – Critique

By 6 janvier 2017 mars 12th, 2017 Critiques

Les films montrent… puis racontent. C’est ce qui fait le charme du cinéma. Contrairement à nombre de critiques, on ne reprochera pas à Tom Ford son goût pour le formalisme. Par contre, on a quelque chose à redire sur sa mise en scène. Critique de Nocturnal Animals, deuxième long-métrage de Tom Ford.

Sept ans après A Single man, premier film très encourageant malgré quelques maladresses, Tom Ford est enfin de retour avec ce film nous paraissant plus personnel.

Tom Ford transpose une nouvelle fois un roman à l’écran, ici Tony and Susan d’Austin Wright. Se servant visiblement de cette histoire pour plonger pour la première fois dans des thématiques personnelles, le réalisateur nous permet de retrouver Amy Adams, toujours aussi impeccable et Jake Gyllenhaal, en totale roue libre (a-t-il seulement été dirigé ?).

Nocturnal Animals est un excellent cas d’école. Ce film aborde des thématiques fortes et se joue des stéréotypes avec brio : ici le monde de l’art (la mode n’est jamais loin) et la superficialité des élites culturelles et financières. Pourtant, malgré une photo sublime et une bande-originale envoûtante, il ne parvient pas à convaincre totalement par faute de maîtrise technique.

En effet, il y avait matière avec cette histoire un brin emberlificotée :

Susan Morrow (Amy Adams), une galeriste d’art de Los Angeles, semble subir sa vie de Madame Bovary tout en s’apercevant peu à peu qu’elle n’est plus amoureuse de son mari (qui le lui rend bien). Alors que ce dernier s’absente, encore une fois, en voyage d’affaires, Susan reçoit un colis inattendu : un manuscrit signé de son ex-mari Edward Sheffield (un Jake Gyllenhaal effacé – rassurez-vous cela ne va pas durer) dont elle est sans nouvelles depuis des années. Une note l’accompagne, proposant à la jeune femme de le lire puis de le contacter lors de son passage en ville. Seule dans sa maison vide, elle entame la lecture de l’oeuvre qui lui est dédicacée.

Dans ce récit aussi violent que bouleversant, Edwards se met plus ou moins en scène dans le rôle de Tony Hastings (Jake Gyllenhaal atteint la stratosphère), un père de famille aux prises avec un gang rednecks aussi violents qu’imprévisibles, menés par Ray Marcus (Aaron Taylor-Johnson à la fois crédible dans un rôle de délinquant ordinaire et sobre dans son jeu).

Après cet événement traumatisant, il est pris en charge par le taciturne officier Bobby Andes (Michael Shannon, génial). 

Susan, bouleversée par la plume de son ex-mari, ne peut s’empêcher de se remémorer sa rencontre et les moments fort partagés avec lui. Elle s’identifie peu à peu au destin tragique de Tony, le héros du roman.

La force du film repose sur la capacité de Tom Ford à monter son récit en parallèle, de telle sorte que le spectateur comprenne illico que l’auteur du roman a en quelque sorte écrit ce récit pour se venger (le mot est d’ailleurs écrit crûment sur une toile du musée de Susan). En parallèle, on s’aperçoit aussi qu’il existe une analogie entre la fiction et les propres choix personnels de Susan. La lâcheté avec laquelle elle a pris certaines décisions fait écho à la culpabilité que ressent Tony Haskings, qui se reproche de ne pas avoir su réagir dans le feu de l’action.

Au fur et à mesure, les récits s’entremêlent (le roman, le passé et le présent) avec plus ou moins de finesse, nous faisant attendre une conclusion douce-amère.

Ainsi, personnage intelligent, fort et émouvant au début de l’histoire, Susan apparaît à la conclusion du film comme un être désincarné et futile dont les couches de maquillages semblent mal dissimuler la mascarade qu’elle s’évertue à cacher aux autres. Cette invasion impromptue dans sa vie bien rangée la fera-t-elle changer de vie ?

Autour de thématiques fortes que sont la vengeance, les destinés brisées, la fatalité et les faux-semblants, Nocturnal Animals aborde des sentiers, certes défrichés de longue date, mais avec un indéniable regard d’auteur.

Néanmoins, les innombrables maladresses formelles font de Nocturnal Animals un film bancal, pêchant par une mise en scène sans grande imagination. Tom Ford ne sait visiblement pas comment filmer les scènes de dialogues (champs contre champs constants). Par ailleurs, il ne parvient pas à donner vie de façon convaincante à ces (trop) nombreuses scènes de lecture avec des transitions entre « fiction » et réalité : elles sont souvent très poussives, voire un brin ridicules.

D’autant que certains dialogues sont un peu trop illustratifs, filmés uniquement pour nous dire ce que les personnages pensent.

La réalisation d’un film passe par un véritable travail de compréhension de la grammaire cinématographique. Tom Ford ne semble pas toujours être en mesure d’analyser et de prévoir ce qui fera sens à l’image, d’où certains dialogues redondants. Un long-métrage n’est malheureusement pas une succession de scènes mises bout à bout. Un bon réalisateur en a conscience et sait être en phase avec les désirs du public, parfois pour les anticiper, parfois, au contraire, pour les court-circuiter. Nocturnal Animals pêche par un manque de compréhension de ce qui permettra à l’histoire de tenir la route. Au final, Tom Ford ne parvient pas à articuler son récit de manière à faire ressortir ce qui fera sens, quitte parfois à télescoper une ligne temporelle un peu trop classique.

Gyllenhaal, quant à lui, est en roue libre totale. Il faut dire qu’il n’est pas aidé par quelques dialogues tombant à plat et des situations parfois peu crédibles.

Quitte à élaguer un maximum pour éviter que son film ne soit trop transparent, le réalisateur (tel qu’on l’apprécie) sera capable de proscrire les intentions trop voyantes. Il saura même parfois passer directement à la scène suivante pour éviter de « marquer » trop son propos. Pour l’instant, Tom Ford en est incapable, mais cela ne veut pas dire que ce film est raté. Bien au contraire, pour tout cela, on le trouve touchant.

Curieusement, tout cela n’atténue pas la qualité du propos et des enjeux réels qui font de ces personnages de vrais héros de fiction crédibles. En cela, plutôt que de se focaliser sur les nombreuses maladresses, on préfère se s’appuyer sur les qualités de ce film passionnant de bout en bout. Les films montrent…puis racontent.

13
NOTE GLOBALE
Noodles

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