Loving de Jeff Nichols – Critique

By 14 février 2017 décembre 30th, 2017 Critiques
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Note de la rédaction :

Jeff Nichols est notre nouveau chouchou à Doc Ciné : en l’espace de seulement 10 ans, il réalise 5 longs métrages, soit 5 propositions de cinéma aussi pertinentes que éclectiques. Après une incursion dans le champ pourtant ultra-balisé de la science-fiction avec Midnight Special, il se lance dans le drame historique avec Loving. Critique.

Autant Midnight Special proposait une vision familiale et quotidienne du cinéma de genre, ce qui permettait une distanciation intéressante, autant Loving nous semble plus premier degré, ce qui ne le rend pas pour autant moins intéressant.

Lire le résumé du film s’avérera une torture pour une partie de l’électorat français, pourtant il faut bien se lancer :

En juin 1958, Mildred Jeter (géniale Ruth Negga, qui mériterait elle-aussi un oscar), une femme noire, et Richard Perry Loving (très impressionnant Joel Edgerton, interprétant un personnage un brin opaque, presque fruste, mais extrêmement touchant), un homme blanc, originaires de Virginie, se marient dans le district de Columbia voisin, afin de contourner une loi qui interdit les mariages « inter-raciaux » dans leur État de résidence. À leur retour en Virginie, ils sont arrêtés et inculpés pour avoir violé la loi.

Autour de cette histoire dont il est inutile de rappeler l’importance historique, Jeff Nichols s’inscrit une nouvelle fois dans la transmission, thématique qu’il ne cesse d’aborder tout en n’hésitant pas à se confronter à elle. Si dans Midnight Special, la transmission est abordée à travers le regard d’un père pour son fils, dans Loving celle-ci s’avère plus concrète : comment au final transmettre son nom lorsque même la Justice ne vous en reconnaît pas le droit ? Au final, il s’agit de la questionner, ou au moins en trouver une légitimation.

Le tout est vu à travers les fourches caudines du droit d’un Etat ségrégationniste, ce qui rend le combat de ce couple encore plus fort. En effet, comment lutter contre une injustice aussi flagrante (soit la possibilité pour deux personnes qui s’aiment de se marier) au sein d’une société qui érige comme principe l’inégalité entre les citoyens ? Le déroulé de leur combat passera par différentes phases : du contournement pur et simple de la loi à l’acceptation et la lutte frontale.

Dans ce contexte, cela peut paraître banal, mais l’acceptation de la situation devient un élément important du processus.

Ainsi, tout comme le regard inquiet de Michael Shannon symbolisait le poids de la transmission familiale dans Midnight Special, le mutisme de Joel Edgerton illustre avec délicatesse le poids des responsabilités.

En assumant son amour et en en tirant toutes les conséquences, Richard Loving a conscience qu’il ne pourra pas revenir en arrière : il sait qu’il a mis en branle la machinerie administrative.

Ne pas évoquer l’évolution des droits civiques serait une erreur. Tout comme Django Unchained, Twelve Years a Slave, Selma ou le récent Birth of a Nation, Loving illustre avec force un constat : la question des droits civiques des noirs américains est un combat contemporain. La vraie Mildred Loving aurait très bien pu voir ce film (elle est décédée en 2008 à l’âge de 69 ans).

Si tout comme dans ses précédents films, l’histoire se concentre autour de quelques personnages clés ayant des enjeux interpersonnels, celle-ci finit par se déployer pour embrasser une cause universelle, ici les droits civiques.

Encore une fois, Jeff Nichols pense sa mise en scène pour qu’elle soit la plus naturaliste possible : Nichols a fait le choix audacieux de privilégier l’humain à la beauté des paysages.

Techniquement, c’est un sans faute comme souvent. Nichols utilise plutôt la longue focale en cadrant ses personnages et en laissant peu de place aux décors, néanmoins superbes.

La photo est magnifique bien que très particulière. En effet, la mise au point est volontairement faite sur les personnages laissant les objets entourant les personnages dans un bokeh proche de l’abstraction, notamment lors des scènes d’intérieur.

Le parti pris esthétique peut surprendre mais il faut reconnaître qu’il est sacrément radical et contrebalance avec le reste de la mise en scène.

Si la dichotomie entre la mise en scène très naturaliste et le sujet allant jusqu’au bout de son projet bis faisait de Midnight Special une réussite totale. Dans le cas de Loving, hormis les choix liés à la photo, la forme appuie le fond avec classe et une certaine aisance.

L’accent est cependant mis sur les couleurs : le tricot de peau blanc que porte pendant une partie du film Loving raconte l’évolution du personnage. Encore une fois chez Nichols la narration se passe de paroles : la poussière apparaissant petit à petit sur le tricot de peau immaculé exprime l’évolution du personnage. N’étant pas un homme de mots, il n’en demeure pas moins un être extrêmement profond.

Ce dernier ne s’étant jamais vu comme blanc, car ayant toujours vécu dans un milieu cosmopolite, semble peu à peu prendre acte de la situation. Si l’administration américaine ne le laisse pas faire ses propres choix, y compris les plus intimes, il ne se battra pas non plus contre eux mais agira en conséquence.

En cela, Loving est un personnage intéressant puisque, contrairement à ce qu’on a l’habitude de voir dans les biopics, ce n’est pas par les mots qu’il luttera mais par ses propres choix. La leçon à en tirer serait peut-être celle-là : faites vos choix, il en restera toujours quelque chose.

Par ailleurs, ce positionnement n’est pas exclusif car sa femme, Mildred, prendra souvent le relais lorsque la situation l’exigera. Elle repoussera souvent les limites de sa situation, tantôt son époux, tantôt l’administration. Si Richard Loving sera le déclencheur des situations les plus tendues, elle en sera la porte étendard idéale.

Ainsi, Loving est la meilleure chose qui puisse arriver à ce genre trop souvent martyrisé ces derniers temps qu’est le drame historique. D’une finesse infinie, ce film marque une étape essentielle dans la filmographie de Jeff Nichols.

16
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Noodles

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