Leave no trace de Debra Granik – Critique

By 9 octobre 2018 Critiques
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Note de la rédaction :

Une des réussites de cette rentrée est passée assez inaperçue. Un cinéma indépendant américain tout en douceur qui se révèle déchirant. À voir d’urgence ! 
Debra Granik travaillait à un film documentaire sur des vétérans de guerre en réinsertion dans la société américaine quand elle est tombée sur un article du New York Times. On y décrivait ces familles de plus en plus nombreuses, plus si marginales que ça depuis la crise économique, qui à cause de difficultés financières s’installaient pour vivre dans les parcs nationaux. Camping sauvage, vie de bric et de broc, forme aussi de protestation, une expression de colère contre le système ou  un refus de jouer le jeu de cette société compétitive. Granik qui s’était fait connaître en 2010 pour Winter’s bone (où elle avait révélé la jeune Jennifer Lawrence) connaissait le roman de Peter Rock « My abandonnement » sorti la même année et primé. Elle comprend alors qu’en combinant ces différents éléments elle tient quelque chose de spécial.

« Leave no trace » s’ouvre sur une image intrigante, une toile d’araignée exposée au soleil, image qui contient une certaine ambiguïté, dans ce qu’elle renferme de piège, de beauté lumineuse, la toile nous retient mais on peut y voir la nature à travers et la liberté est là, à deux pas. Ce plan à l’identique viendra clore le film. Dans les bois en bordure de Portland vivent une adolescente Tom et son père ancien militaire. Ils sont absolument isolés et vivent cachés mais vont une fois par mois en ville pour que le père touche sa pension grâce à laquelle ils tiennent chichement jusqu’à la prochaine fois. On comprend vite que la relation est très forte entre les deux, on évoque rapidement une mère disparue. Ce retour à la nature est apaisant mais n’est pas idéalisé : il pleut parfois, on ne s’amuse pas tous les jours mais on y trouve une forme de sérénité, la vie se résume à des gestes simples, on travaille en équipe. Le problème c’est que nos Robinson vont être détectés par des travailleurs sociaux de la ville.

Commence le film de réintégration ou réinsertion et on craint le pire. Il y aurait matière à faire un drame social pesant ce que Granik évite avec intelligence. Sur leur route, le père et la fille ne trouveront que des gens bienveillants, de l’aide, des sourires. Le film dégage un optimisme inattendu dans ce contexte et une certaine pudeur aussi sur les conditions de cette famille. On obtient quelque chose de rare : un drame sans dramatisation. C’est de là que naîtra plus tard l’émotion, décuplée par cette approche paisible. Mais voilà : le père se refuse à retrouver une vie frustre de galère et pense pouvoir subvenir à leurs besoins simplement en restant à la marge là où la jeune femme se sent irrésistiblement attirée par la vie et ses attractions, le confort, les rencontres, le monde.

Se rejoue sur un mode mineur le splendide « À bout de course » de Sidney Lumet, grand film des années 1980 qui reste à ce jour le plus beau rôle d’un River Phoenix étincelant. Thomasin McKenzie fera elle aussi forte impression sur le spectateur. Cette jeune actrice néo-zélandaise apparaissait déjà dans la saga de Peter Jackson mais on la reverra désormais pour sûr dans d’autres registres. Granik semble douée pour mettre dans les meilleures conditions de jeunes actrices en devenir. Formellement le film fait peu d’éclats. On cherche avant tout la juste distance, celle de l’émotion sans forcer les choses. La réalisatrice compense habilement par sa grande sensibilité ce que son manque de rigueur dans les cadres ne peut offrir. Quand le père et la fille s’embrassent dans les bureaux de l’aide sociale, la caméra reste assez loin pour respecter leurs retrouvailles plutôt que de zoomer sur une émotion forcée. On s’étonnera aussi de la couleur politique du film. Les mains tendues vers ce couple étrange ne sont pas celles de démocrates traditionnels mais plutôt des anciens vétérans, on voit des drapeaux américains fleurirent à plusieurs reprises, c’est une droite nationaliste mais qui ne la ramène pas, qui protège les siens sans là non plus que le film ne fasse de fausse note. Granik est souvent là où on ne l’attend pas et c’est ce qui est le plus rafraîchissant dans ce film qui pourrait ressembler sans cela à d’autres choses plus récentes (« Captain Fantastic » mixé à « Old Joy » ?).

« Leave no trace » est un film modeste, qui sans bruit vous travaillera encore après la séance. Peut-être même que vous irez le revoir. Mais pour cela dépêchez-vous : il est encore en salles mais plus pour longtemps.

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GENRE : Drame

SYNOPSIS : Tom a 15 ans. Elle habite clandestinement avec son père dans la forêt qui borde Portland, Oregon. Limitant au maximum leurs contacts avec le monde moderne, ils forment une famille atypique et fusionnelle. Expulsés soudainement de leur refuge, les deux solitaires se voient offrir un toit, une scolarité et un travail. Alors que son père éprouve des difficultés à s’adapter, Tom découvre avec curiosité cette nouvelle vie. Le temps est-il venu pour elle de choisir entre l’amour filial et ce monde qui l’appelle ?

– Film sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs –

CASTING : Ben Foster, Thomasin Harcourt McKenzie

PAYS : USA

ANNÉE : 2018

Étienne

About Étienne

Né en 1982, journaliste de formation. Je vis à l'étranger depuis 2008. J'ai travaillé pour 5 magazines et 2 émissions de télévision. Je cherche obstinément un cinéma à la marge, qui aurait un langage propre. Le cinéma expérimental et l'art contemporain m'attirent particulièrement.

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