le redoutable
Note de la rédaction :

Le Redoutable a reçu un accueil pour le moins mitigé au dernier Festival de Cannes, ce qui nous amène à deux constats : 1 : Michel Hazanavicius a été forcément plus mordant qu’il ne le veut bien l’avouer avec Jean-Luc Godard ; 2 : aujourd’hui encore, on ne touche pas impunément au totem que représente la figure tutélaire du cinéma français sans s’attendre à recevoir en retour une rafale de commentaires offusqués. Et pourtant, Le Redoutable est la comédie française la plus tordante de l’année ! Critique.

Le Redoutable s’inscrit dans la lignée des autres comédies de Michel Hazanavicius, il s’agit avant tout d’un pastiche, à la manière de The Artist ou des OSS, distillant quelques pics bien sentis sur le milieu culturel français de la fin des années 60. Donc, vous n’avez pas besoin de connaître sur le bout des doigts la filmographie de Jean-Luc Godard pour aller voir Le Redoutable. Michel Hazanavicius utilise quelques éléments de style caractéristiques de Godard, mais le film reste toujours en surface privilégiant les gimmicks de mise en scène à la profondeur du propos godardien.

De quoi parle le film ?

Paris 1967. Jean-Luc Godard (interprété par un Louis Garrel au top de la tête-à-claquitude, donc parfait pour le rôle), le cinéaste le plus en vue de sa génération, tourne La Chinoise avec la femme qu’il aime, Anne Wiazemsky (Stacy Martin, pas aidée par un rôle sans relief), de 20 ans sa cadette. Ils sont heureux, amoureux, séduisants, ils se marient. Mais la réception du film à sa sortie enclenche chez Jean-Luc une remise en question profonde. Mai 68 va amplifier le processus, et la crise que traverse Jean-Luc va le transformer profondément passant de cinéaste star en artiste maoïste hors système aussi incompris qu’incompréhensible.

Contrairement à la forme qui s’avère extrêmement drôle, à la limite du burlesque, le sujet du film est très sombre puisqu’il aborde la vie d’un artiste souhaitant brûler tout ce qu’il a créé, y compris son personnage public. Tout cela alors qu’il épouse une femme qui s’avère, justement, amoureuse de l’image qu’il a construite. Ironie quand tu nous tiens…

En attendant Godard

Venons-en au débat, très intéressant au demeurant, qui a divisé la critique à Cannes, à savoir, la véracité des situations décrites. Et surtout, la personnalité du Godard décrit dans le film : un être secret, inquiet, imbus de sa personne, un brin ridicule et toujours en clin à tirer la couverture à lui, en y parvenant, à son grand dam, de moins en moins.

Si Michel Hazanavicius n’a jamais eu la prétention de dépeindre une France coloniale réaliste avec les OSS, il serait difficile de lui en faire le reproche avec Le Redoutable… Sauf que justement ces films ne sont pas comparables, car si les uns sont ouvertement des parodies, Michel Hazanavicius n’a pas pris la précaution de modifier le patronyme de son personnage principal. Mais, une chose est sûre, il est évident que le réalisateur de La Classe Américaine n’a jamais eu l’ambition de réaliser un biopic au sens classique du terme. Au contraire, comme à son habitude, il se focalise essentiellement sur la forme : slogans écrits sur les murs caractéristiques de La Chinoise, musique façon Delerue, plans découpés d’une femme nue rappelant Macha Méril dans Une femme mariée et même les larmes d’une femme regardant La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer comme Anna Karina dans Vivre sa vie… Tout dans Le Redoutable rappelle que Hazanavicius cherche avant tout le clin d’œil plutôt que de coller à la réalité d’un auteur au tournant de sa vie.

Ensuite, deuxième point à souligner, ce n’est pas faire offense à Godard que de signaler que à peu près tout le monde sera d’accord pour admettre que Jean-Luc Godard est un être imbus de sa personne. Par ailleurs, ce que l’on retiendra de ce film, c’est que loin de vouloir se colleter à la complexité du personnage et de ses ambitions esthétiques, Le Redoutable dépeint tout simplement un artiste en ayant marre qu’on lui dise que c’est un génie. Le Godard de ce film en a ras le mépris de croiser des admirateurs qui, pourtant, citent toujours les mêmes films, Le Mépris en tête.

En un sens, Michel Hazanavicius semble décrire sa situation personnelle au sortir de The Search, un film d’auteur plombant et plombé par la critique qui semble ne voir en lui que le formidable auteur de comédie. A la question, à votre avis qu’est-ce qu’attendent vos spectateurs, Hazanavicius semble répondre : « faites-nous un nouveau OSS ! » C’est à notre sens, le point fort de ce film que de décrire un personnage (de fiction ou pas là est la question) faussement modeste et réellement antipathique.

A contrario, le gros bémol que nous relevons concerne justement l’utilisation des gimmicks de mise en scène de Godard qui non seulement ne correspondent pas à l’époque décrite dans la filmographie de l’auteur, mais ne semblent être là que pour le clin d’œil. S’il est essentiel que la mise en scène serve un propos et non l’inverse, réutiliser des éléments connus tels que les incrustations à l’écran ou les titres peints dans le décor juste pour faire joli est un risque très inconsidéré surtout lorsque l’on s’attaque à un cinéaste comme Jean-Luc Godard. Dans Le Redoutable, Michel Hazanavicius utilise certaines idées de mise en scène chères à Godard pour les réutiliser dans un contexte totalement différent et, plus grave, en les déconnectant complètement de tout enjeu scénaristique.

Il est difficile de comprendre pourquoi Michel Hazanavicius a choisi de réutiliser certaines de ces idées de mise en scène. Pour notre part, nous l’avons interprété comme une tentative de dire : « ok les gens, vous êtes dans un film qui parle de Godard, alors on va vous mettre du Delerue, des acteurs qui brisent le 4ème mur et du bleu, blanc, rouge en veux-tu en voilà ». Autant dans les OSS le pastiche illustrait un propos, la France rance et rétrograde, autant ici cela vient s’additionner artificiellement au discours du film.

L’hommage que rend Michel Hazanavicius à Jean-Luc Godard revient à faire exactement ce qu’il semble déplorer dans le film : en ajoutant des gimmicks de mise en scène rendus célèbres par Godard, cela revient à souligner qu’il ne retient de lui que ces aspects de sa filmographie comme si ces aspects somme toute artificiels étaient déconnectés du fond, comme si on ne devait retenir de Godard que ce best-of formaliste. Cela revient à faire exactement ce que Michel Hazanavicius reproche aux spectateurs : « quand est-ce que vous nous refaites Le Mépris ? »

Pour finir sur note positive, soulignons le choix judicieux de Louis Garrel pour 2 raisons : le clin d’œil à son père bien sûr, et surtout car il s’agit de l’acteur idéal pour retranscrire le narcissisme de Jean-Luc Godard avec une acuité peu commune.

Film sans doute charnière pour Michel Hazanavicius, Le Redoutable est à la fois pertinent, à mourir de rire et glaçant. Les rares choix contestables du réalisateur de La Classe Américaine ne suffisent pas à amoindrir notre plaisir devant cette comédie réservant plusieurs moments de bravoure dignes des OSS.

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NOTE GLOBALE
Noodles

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