Cry of the City
Note de la rédaction :

On commence notre revue sur les Films Noirs par un petit Siodmak. Robert Siodmak, il est vachement connu des cinéphiles parce qu’il a fait The Killers, un noir et blanc ultra bien maitrisé qui utilise la technique du flash-back et qui fut le premier rôle de Burt Lancaster, je sais pas si vous êtes de la même génération que moi, mais à chaque fois que l’on passait un film avec lui à la télé, mon père disait en souriant finement « Brute L’Encastré » et il fallait rigoler. A chaque fois. Tiens, tout à l’heure, je vais l’appeler sous un prétexte fallacieux genre j’ai un cancer de la prostate ou mon tuyau d’arrosage est en panne et je vais lui placer Burt Lancaster dans la conservation, ca va pas rater, je vais me taper L’encastré et je rigolerai, parce que ca lui fera plaisir au papounet.

Robert Siodmak, déjà il a un nom cool, un nom qui marque, nan ? Siodmak… il nait en 1900 en Allemagne, commence vite fait une carrière de réalisateur dans les années 30 dans son pays natal qu’il quitte bien vite, sentant à plein nez la montée du nazisme. Il s’exile en France où il tourne quelques films, et se dirige vite vers le genre noir avec notamment Piège (1939) avec Maurice Chevalier et Erich von Stroheim, une histoire de serial killer. Les Nazis envahissent la France et Robert s’envole pour Hollywood. Là commence véritablement sa carrière, un ensemble films dans lesquels, à l’isntar de Billy Wilder, il mélange expressionisme allemand et néo-réalisme américain.

Après quelques films mineurs, il réalise The spiral Staircase en 1945, un film noir situé en 1906 avec des atmosphères gothiques. La critique commence à le prendre au sérieux, et c’est là qu’il tourne The Killers (1946), dont je parlais plus haut, sur une nouvelle d’Hemingway qui se déclarera d’ailleurs très satisfait du film. La technique flash-back, le côté sombre et maudit du destin du héros, qui se fait buter sans résister dans le premier plan (le beau Burt Lancaster, papa ne dit rien je te prie, qui à 33 ans a le premier rôle dans son premier film, la beauté venimeuse de la femme fatale (Ava Gardner), le magnifique travail du noir et blanc en font un « instant classic ».

Siodmak joue avec les cheveux de Ava Gardner sur le plateau de The Great Sinner sous le regard amusé de Gregory Peck.

Petite anecdote, le film a été produit par les Studios Universal qui voulait Don Siegel (le futur mentor de Clint Eastwood et réalisateur de Dirty Harry) sur le projet. Celui-ci n’a pas pu faire le film à cette époque car il était sous contrat avec la Warner, mais signera le remake en 1964 avec Lee Marvin.

Robert Siodmak est maintenant comparé à Alfred Hitchcock, il tourne encore the Dark Mirror la même année, et le génial Criss Cross en 1949 (personnellement mon Siodmak préféré) encore avec Burt Lancaster, un magnifique film noir de chez noir, fataliste en diable, ouh tu sais dès le début que c’est foutu pour les héros. Et la scène de l’attaque du fourgon blindé ? un chef d’œuvre.

En 1952, il signe un film de pirates encore avec Burt, The Crimson Pirate, un gros produit pour la star qui est maintenant chouchou du public, Siodmak s’embrouille avec les exécutifs lors de la postproduction, en a sa claque d’Hollywood et des producteurs tyranniques et castra-tristes, et comme l’Allemagne est plus sous le joug d’Hitler, il y retourne et finit sa carrière en Europe.

Mais retournons en 1948 et à Cry of the City (en francais, la Proie). On est dans la petite communauté italienne, et le Lieutenant Candella (Victor Mature) est au chevet de Martin Rome (Richard Conte) un petit gangster qui vient de passer dans la grosse catégorie puisqu’il a refroidi un flic, prétendument pour défendre sa petite amie. Il s’est pris une balle dans la jambe et est à l’hôpital pénitentiaire, attendant son transfert en cellule et son jugement, dont la conclusion sera probablement la peine capitale, on ne tue pas impunément un policier à New-York.

Un avocat plus que véreux superbement interprété par Berry Kroeger lui rend aussi visite, il veut qu’il porte le chapeau à la place de son client pour un vol de bijoux, lui promettant en échange quelques milliers de dollars et une commutation de sa peine en années de prison.

Mais Martin Rome, foutu pour foutu, préfère tenter le tout pour le tout, s’échappe de l’hôpital et veut mettre la main sur les fameux bijoux et s’enfuir avec sa petite amie. Pour arriver à ses fins, il n’hésite pas à utiliser tout le monde, son petit frère, sa mère, l’avocat, devenant une bête enragée et sans scrupules. Candella, proche de mama Rome (elle lui sert toujours un bon minestrone quand il lui rend visite), en fait une affaire personnelle, une croisade même, et veut absolument mettre Martin hors d’état de nuire, d’avoir une mauvaise influence sur son frère et de pervertir un peu plus cette ville déjà bien pourrie.

Duel à l’ombre

Tout va se jouer sur la confrontation entre ces deux grands acteurs, d’un côté Victor Mature, qui a trop souvent été considéré comme un acteur de seconde zone alors qu’il est souvent brillant (voir les excellents noirs I wake up Screaming en 1941 et Kiss of Death en 1947) et qu’il a un physique et une gueule, avec ses sourcils proéminents et son demi sourire de dragueur un brin dangereux. Il brille en flic presque christique et rédempteur, son visage blanc pâle toujours éclairé alors que celui de Richard Conte (carrière énormissime de Thieve’s Highway, merveilleux film noir de camionneurs de Jules Dassin au Parrain de Coppola) est toujours baigné d’ombre.

C’est un duel à mort entre les deux dans la nuit de New-York (peu de scènes filmées en journée, pour bien ajouter à la noirceur du propos), alors que Martin Rome devient de plus en plus égoïste et inhumain à mesure que le film avance. Il n’hésite pas à exiger de son petit frère qu’il aille voler les maigres économies de leur mère pour financer sa fuite.

La fin, inéluctable, a lieu devant une église, Candella abat Rome après les sommations d’usage, Rome touché dans le dos a encore le temps de sortir un couteau à cran d’arrêt de son imper et fait mine de ramper vers Candella pour le tuer, avant de rendre son dernier souffle dans une atroce grimace de souffrance mêlée de fureur.

Le petit plus qui fait la différence

En plus de cette thématique, des deux performances, du noir et blanc extrêmement bien filmé, du sous contexte de la damnation et de la perversion de l’innocence, on a un rôle incroyable, celui de la vraie voleuse de diams, une masseuse nommée Rose Given, jouée par Hope Emerson.

Une actrice aussi grande que large, avec un visage revêche, qui joua souvent les rôles de bad girl. Introduite par le trou d’une serrure par lequel la guette Roma, on voit cette ombre immense s’avancer vers nous et faire basculer le film dans la folie et l’angoisse.  Elle émane une menace de tous les instants et n’hésite pas à étrangler Rome pour tenter de lui faire avouer où il a planqué le magot. Elle le castre littéralement, le bad boy, et nous castre nous, spectateurs, sa seule présence nous fait nous sentir comme de petits écoliers en culotte courte redoutant une punition physique, et lorsqu’elle se fait enfin arrêter par la police, on en soupire de soulagement.

N’oublions pas de dire que la musique est dirigée par Alfred Newman (il a à peu près 300 musiques de films à son actif, on va pas les citer), et que le thème principal (mélange mélo/petite note d’espoir) restera longtemps dans vos oreilles.

En conclusion, Cry of the City est un solide film noir, bien mélo, très rythmé très bien joué et très bien filmé. Pas au niveau des autres chefs d’œuvre de Siodmak, mais fortement, très fortement recommandable.

Fiche technique :

Titre original : Cry of the City
Réalisation : Robert Siodmak
Scénario : Ben Hecht, Richard Murphy
Acteurs principaux : Victor Mature, Richard Conte, Shelley Winters, Debra Paget
Sociétés de production : Twentieth Century Fox
Pays d’origine : États-Unis
Genre : Film noir
Durée : 95 minutes (1 h 35)
Sortie : 1948
Botzky

About Botzky

Obsessionnel compulsif, polytoxicomane, polygame, polyglotte et professionnel de Pole-Dance, Botzky n’a pas une mais mille opinions selon le taux de salinité des saisons. Grâce à Doc Ciné, il peut enfin partager le point de vue schizophrène qu’il porte sur sa maîtresse préférée, Miss 7ème Art, et s’en pourlèche les babines avec un plaisir sanguin à rayures ingénues et perverse.

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