La zone d’inconfort : Cimino, Friedkin, Siegel et les autres

By 27 juillet 2016 mars 10th, 2017 Gros plan
cimino

Petit réquisitoire pour rappeler à quel point quelques films de droite, un peu réacs, un peu antipathiques, font du bien dans le paysage trop lisse du cinéma américain. Si vous n’aimez pas Cimino et Friedkin, cet article est… quand même pour vous !


Tout a commencé il y a quelques semaines, les pieds dans l’eau, en week-end avec des copains. On parlait de politique, de débat et de rhétorique et un pote a avoué qu’il avait le sentiment de n’être souvent pas prêt à répondre aux arguments adverses. Pour la simple raison que l’on navigue toujours, finalement, par nos lectures, les articles de nos journaux préférés, le mur Facebook de nos amis, dans une zone de confort qui renforce nos idées, qui affirme ce que l’on pensait déjà. Nous cherchons trop souvent à lire le texte qui nous conforte, nous donne raison plutôt que de faire le processus inverse et écouter les arguments d’en face, à comprendre l’autre. C’est l’idée donc que l’on ne se retrouve même plus confronté à des arguments solides, que l’échange s’est perdu.

Le cinéma américain, disons de l’âge d’or hollywoodien, on en a vu et revu et même parfois un peu soupé. Si bien que les schémas de ces films n’ont souvent plus de secrets pour nous, à deux ou trois twists près. C’est le happy-end, la bien pensance aussi du Code Hays, le côté prévisible des idées qui nous sont proposées. Il arrive encore trop souvent, même devant un excellent film, de savoir après quelques minutes où l’on nous emmène, de pouvoir quasiment dérouler tout la trame après la première bobine. C’est parce que le cinéma US traditionnel est un art de l’identification, qu’il est du côté du héros, avec ses valeurs, ses failles aussi un peu (mais pas trop), et qu’on nous fait marcher en utilisant un certains nombres de codes convenus qui appartiennent en loin à la chevalerie (Gentleman John Wayne disons).

la prisonnière du désert-film

La Prisonnière du désert

Avec le Nouvel Hollywood, les dents ont commencé à grincer. Sont apparus des cinéastes qui voulaient raconter des histoires autrement, créer des anti-héros, remettre en cause la toute-puissance immaculée de la figure américaine. Des films post Vietnam, post Woodstock, post Code Hays voire post gauche (absolument post Hippie en tous cas). C’est le règne de quelques cinéastes qui fleurent bon la testostérone : Don Siegel, Michael Cimino, William Friedkin pour n’en citer que trois (mais les fleurons, l’héritage en quelque sorte de ce que Samuel Fuller a pu être à sa manière). Pour le politiquement correct vous repasserez. Oubliez le phénomène d’identification ou d’appartenance, les routes faciles ou les chantages aux sentiments : de nouveaux personnages voient le jour, Gene Hackman dans « French Connection », Clint Eastwood dans « Dirty Harry » (avec Cimino comme co-scénariste), Mickey Rourke dans « L’Année du dragon ». Pas tout à fait le gendre idéal.

« L’Année du dragon » parlons-en. Je me souviens du film projeté à la cinémathèque il y a trois ans. J’avais quitté la salle après un peu plus d’une heure, outré par cette histoire crade, raciste, puante, attaqué que j’étais dans mes idées de bon et gentil citoyen devant ce vétéran du Vietnam qui tapait sur des chinois en prétendant mener une enquête. J’avais trouvé tout ça bas du front, vraiment limite, un défouloir pour un réalisateur extrême. J’avais peut-être aussi un peu vite pris les idées du personnage pour celle du cinéaste. Ou rien compris du tout, pressé que j’étais d’interpréter tout ça avec ma grille de lecture toute prête que je colle aux films (les gentils au grand coeur, les méchants violents).

Année du dragon

L’Année du dragon

Donc commencer par différencier un film droitier d’un personnage droitier. Prenons « American History X ». Rien de bien méchant ici. Le personnage est facho, violent, machin machin mais nous spectateur restons toujours à l’abri, jamais secoué dans nos convictions que nous sommes du bon côté et que, le pauvre, il est largué, il y a même des raisons qui expliquent tout ça, décidément, nous sommes bien supérieurs à lui. Le cinéaste fait contre-balancier : il est en quelques sortes avec le spectateur contre son personnage. Difficile de faire plus inoffensif. « American History X » est bien entendu tout sauf un film de droite, même quand il semble défendre ou du moins comprendre son personnage d’extrême-droite. C’est du chiqué. Le film enfonce des portes ouvertes. Ce que fait Friedkin avec Gene Hackman dans « French Connection » est autrement plus complexe et sournois. Un flic borné, obsédé par son enquête, qui a tous les passe-droits possibles, au-dessus des lois, et qui ne vaut finalement guère mieux que les criminels du films. Regardez son absence de réaction quand il descend un de ses collègues par accident. Là le spectateur est face à une situation moralement inédite. Il est tenté de s’opposer à ce que le film propose, tout en étant comme happé par ce type que l’on suit depuis deux heures, honnête à sa façon et qui a ses raisons. C’est l’identification jusqu’à un certain point, qu’il convient par nous même de déterminer.

Chaque spectateur décide ainsi pour lui de tracer la ligne, de dire stop ou de continuer, mais la route morale de ces films n’est plus balisée. Mickey Rourke n’est pas simplement une crapule. Il a un idéal américain pour lequel il se bat. Il a ses traumatismes. Il ne fait pas dans la dentelle. Plus important il ne semble pas pré-écrit. Ses réactions peuvent nous surprendre, nous interpeller. C’est ça la grande force de ce cinéma de l’inconfort : relancer les dés, sortir les personnages des cases, mettre le spectateur face à des discours, des personnages, des situations dont il a été jusqu’ici protégé par trois générations de cinéastes au choix, idéalistes, condescendants, ou manipulateurs. Pour un peu, on dirait que cette violence, ce caillou dans la chaussure est le salut d’un cinéma étouffant dans ses bonnes intentions.

Trois ans plus tard j’ai envie de dire merci : merci de m’avoir fait quitter la salle, merci de m’avoir secoué. Aujourd’hui seulement je comprends, avec ses yeux là, pourquoi « Police Fédérale Los Angeles » est tellement précieux. Avec son flic insupportable. J’ai fini de me faire bercer. Je ne partage pas toujours vos idées mais je me suis réveillé, j’ai repris une conscience de spectateur alerte.

Police fédérale, Los Angeles – To Live and Die in L.A. (1985) 

Étienne

About Étienne

Né en 1982, journaliste de formation. Je vis à l'étranger depuis 2008. J'ai travaillé pour 5 magazines et 2 émissions de télévision. Je cherche obstinément un cinéma à la marge, qui aurait un langage propre. Le cinéma expérimental et l'art contemporain m'attirent particulièrement.

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