La critique et les réseaux sociaux : Interview de Marc Moquin

By 20 juillet 2018 Gros plan
critique reseaux sociaux

La critique vit des bouleversements sans précédent depuis une dizaine d’années. Elle subit plus que les autres la crise de la presse papier mais en plus elle est remise en question sur ses fondamentaux habituels : sa légitimité.

Une étude américaine a démontré qu’entre 2006 et 2009, 55 critiques cinéma américains ont perdu leur job.

Cela amène des questions sur l’avenir de la critique cinéma surtout à l’âge de la blogosphère et à la démocratisation des avis en tous genres y compris dans le domaine de la culture.

Certains se demandent si la critique a encore sa place en tant que profession.

Mais cette question ne concerne pas uniquement les premiers intéressés, les journalistes, elle a également un écho plus global.

On peut se poser la question de la légitimité comme j’ai pu le faire dans un article publié sur ce site récemment mais à mon sens c’est aussi un problème plus global de l’industrie cinématographique : la crise du cinéma est au moins aussi grave que la crise de la critique.

Mais pour en revenir à la critique, il est évident que le fait que des dizaines d’avis soient disponibles gratuitement sur le web, y compris d’avis de revues ayant pignon sur rue, pose un problème à 3 niveaux :

  • Il n’y a plus de hiérarchisation puisque tout est au même niveau
  • Ensuite comment valoriser le bon travail sans modèle économique pour rémunérer les bons critiques ?
  • Enfin, cela n’incite plus à se donner du mal, à travailler avec méthode et une ligne éditoriale sérieuse car ce qui marche sur le web n’a plus rien à voir avec ce qui marchait dans la presse : les moteurs de recherche mettant en avant ceux qui publient beaucoup, vite et dans des formats accessibles au plus grand nombre?

En d’autres termes, l’avis du critique professionnel compte moins car à l’heure du numérique ce qui compte c’est de donner son avis en premier. Le critique n’a donc plus l’ascendant moral sur l’avis du spectateur moyen.

Qu’est-ce que les nouveaux médias ont modifié dans la critique ?

Est-ce que la critique est juste devenue un passage obligé pour récolter des avis avant d’aller en salle ?

Marc Moquin, rédacteur en chef de la revue de patrimoine Revus & Corrigés, s’illustre également sur Twitter en participant régulièrement à des débats improvisés sur différents sujets qui au final s’avèrent souvent connectés à ce qui nous intéresse ici. C’est pour cela que nous l’avons sollicité pour lui demander son avis.

La critique sur les réseaux sociaux est-elle possible ?

Marc Moquin : Ce qui m’intéresse avec les réseaux sociaux c’est que cette nouvelle forme de critique, ou plutôt d’avis, permet une certaine instantanéité qui n’existait pas ou pas de la même manière avant.

C’est à dire que lorsque tu écris un tweet ou une série de tweets ou que tu fais une vidéo, une sortie de projo, cela n’a pas la même teneur qu’un texte écrit, que tu vas relire et reformuler pour ta publication qu’elle soit papier ou web etc.

Ce qui est intéressant en fait, c’est cette sorte de spontanéité qui est propre à la culture de la « critique »  sur internet. C’est pour le meilleur et pour le pire évidemment car cela peut engendrer beaucoup de dérives en t’incitant à ne pas digérer ce que tu viens de voir. Mais d’un autre côté cela crée une sorte d’écho à un avis qui autrefois n’aurait été qu’un simple avis que tu aurais eu à la sortie de la projo avec tes copains. Avant ces réactions à chaud étaient éphémères, perdues. Tandis que là, les réactions à chaud elles deviennent tweets, elles deviennent vidéos, micro-critiques comme on en voit sur certains sites comme Vodkaster

Il y a cet équilibre entre un aspect assez vertueux à chaud, on n’a presque pas le temps de l’intellectualiser. Par conséquent, le format internet et des réseaux sociaux permet une réappropriation de ce ressenti.

Et d’un autre côté, le problème, c’est d’avoir une porte ouverte à tout et n’importe quoi. Y compris à toutes les dérives possibles, car le contrecoup est qu’il va y avoir une recherche du succès, de la formule qui marche : il faut qu’il y ait des punchines. Il faut que l’instantanéité rime avec une forme d’agressivité. Mais aussi que la réplique se remarque entre mille sur les réseaux sociaux.

 

CINÉPHILES 2.0

En d’autres termes, les réseaux sociaux permettent de favoriser les échanges et de partager à une grande échelle des avis qu’on s’échangeaient déjà tous de notre côté ?

Cela me fait penser à la réponse qu’avait formulée Jean-Marc Lalanne à une fameuse interview de Jean-Baptiste Thoret intitulée Le Dernier des cinéphilesLalanne avait intitulé son article Les cinéphiles suivants et il évoquait toute la génération de cinéphiles qui communique sur les réseaux sociaux, les cinéphiles 2.0 pour faire dans la formule.

Il saluait la vivacité des échanges permise par les réseaux sociaux et c’est en effet ce que l’on peut en retirer de mieux. Twitter pourrait en effet être dans l’absolu l’un des meilleurs lieux possibles pour échanger autour du cinéma.

Il y a des gens qui sont capables de donner envie de voir un film en un seul tweet et c’est quand même quelque chose de carrément inédit. Je parle de tweet, mais cela peut être un GIF ou d’autres manières de communiquer propres aux réseaux sociaux.

Mais pouvoir générer cette envie en si peu de caractères, alors que beaucoup d’entre-nous (et je m’inclus dedans) ont envie d’écrire des pages et des pages, est quelque chose d’extraordinaire.

Le fait que ces envies soient formulées de manière plus courte permet aussi d’en avoir beaucoup plus, cela génère un flux de partage et d’idées qui génial.

Après, il faut juste le canaliser et cela dépend d’un autre paramètre qui est ton propre réseau de cinéphiles et de leur manière à communiquer.

Par exemple, je m’intéresse énormément à une blogueuse américaine qui s’appelle Fritzi Kramer qui tient http://moviessilently.com/ et elle est spécialisée dans le cinéma muet. Son blog est une véritable mine d’or pour quiconque s’intéresse au muet. Le plus remarquable, c’est que son blog a un certain succès malgré sa thématique et elle le doit en partie à sa manière de communiquer sur les réseaux sociaux, malgré la qualité indéniable des contenus. C’est-à-dire qu’elle est capable de donner envie de faire des recherches pas possibles pour trouver tel ou tel film muet qui a 90, 100, 110 parfois 120 ans, généralement introuvable, juste avec un tweet ou un GIF. Et ça, tu ne peux pas faire plus propre à Twitter.

 

RENOUVEAU DES FORMATS

Qu’est-ce qu’elle fait de spécial sur Twitter pour générer cette envie ?

Elle utilise parfaitement les GIF car c’est un format qui se marie pour des raisons évidentes au cinéma muet. En plus, lorsque tu vois les réactions sur son compte Twitter, il y a vraiment un public qui va interagir, parfois même des néophytes car elle essaye d’avoir un ton plutôt décontracté.

Pourquoi ? Elle est sans doute consciente qu’elle s’adresse à des gens qui n’ont pas vu les films dont elle parle et c’est encore plus dur comme challenge. La diffusion et la médiation autour du cinéma muet n’est pas l’exercice le plus évident et elle le fait remarquablement bien grâce à la force et la fulgurance de ses tweets. Et a contrario, c’est impensable d’avoir ce genre de relation sur papier. Cela ne veut pas dire que le papier est moins bien, mais en l’occurrence je ne vois pas comment elle pourrait être aussi à l’aise si elle faisait une publication papier. Je ne pense pas qu’elle aurait autant de succès et, en tout cas, certainement pas une audience identique qui, je pense, est relativement jeune.

 

Jusqu’à présent, on parle surtout d’avis et de posts pour donner envie d’aller voir un film, mais est-ce que tu penses qu’on pourrait transmettre une critique pour dérouler un argumentaire approfondi sur les réseaux sociaux ?

Non. En effet, je pense que la limite c’est que ce seront jamais des critiques vraiment argumentées.

Si tu me demandes si j’ai déjà lu un tweet ou une série de tweets que je pourrais assimiler à une critique, franchement je ne pourrais pas te répondre.

Parce que le format et la spontanéité, même si parfois on peut évidemment écrire des tweets à l’avance et y avoir réfléchi, font que malgré tout j’ai du mal à y voir une critique qui rime pour moi à une forme d’analyse et donc forcément à une forme de longueur. Je ne suis pas convaincu par l’existence du concept de critique sur les réseaux sociaux, en tout cas dans les limites imposées sur Twitter. Même les threads (avec 10 ou 20 tweets de suite) et malgré l’unité de certains d’entre eux qui peuvent former un texte plus ou moins long, personnellement je n’arrive pas y voir une critique. Au mieux un avis plus ou moins étayé, mais je n’arrive pas à y voir un texte qui corresponde pour moi à une critique.

 

C’est intéressant d’avoir commencé cette entrevue en évoquant davantage le format que le contenu (GIF, tweet, thread) et effectivement ces derniers ont permis de renouveler les échanges et apportent quoi qu’il arrive quelque chose de nouveau. Donc il est difficile d’avoir un avis définitif sur Twitter finalement, qu’il soit positif ou négatif.

Mais c’est peut-être pas plus mal aussi car le fait que ce soit éphémère permet aussi de tenter plus de choses, y compris d’avoir tort aussi et c’est moins évident quand c’est gravé dans le marbre ou sur papier ou la rigueur même sur un site internet qui a plus vocation à durer qu’un tweet. Même si on peut toujours retrouver un tweet, on peut faire des fouilles archéologiques, mais c’est moins évident que sur du papier : le tweet va en général moins marquer.

On peut toujours retenir 2, 3 tweets pour leur pertinence : moi-même j’ai vu passer des tweets d’une pertinence telle que pour les besoins personnels j’ai eu besoin de les retrouver, d’autant plus quand ce sont des tweets qui exploitent des formats qu’on ne peut faire que sur Internet.

J’en ai un en tête : au moment où Blade Runner 2049 est sorti en vidéo, il y a quelqu’un qui a eu la bonne idée de faire un montage en  side by side des GIF de la séquence de Vertigo où le personnage de James Stewart retrouve Kim Novak qu’il a déguisée avec la fameuse lumière verte et de coller cela à côté de sa séquence miroir dans Blade Runner 2049 quand Rick Deckard retrouve une copie factice du personnage de Sean Young.

Et même si cela peut évidemment paraître pas super original, les deux séquences réunies fonctionnent excessivement bien : cela donnait une résonance aux films permettant d’avoir une relecture de ces films d’une autre manière et ça juste en un tweet.

Et ça fonctionne car alors que l’on navigue,il y a cela qui apparaît dans la timeline Twitter, on a le temps de regarder la vidéo, la boucle dure 3-4 secondes, cela a fait son effet, c’est très pertinent et on passe à autre chose. Mais ces 3-4 secondes ont été hyper constructives, juste avec ce format qui fonctionne mille fois mieux que si on avait fait un côte à côte avec les photogrammes des plans. En plus les GIF avaient été parfaitement synchronisés, à la fois au niveau du rythme et du cut.

 

D’ailleurs, la critique cinéma qui est très littéraire et écrite, car historiquement elle s’est développée comme cela, c’est étrange que le développement des sites web et la facilité à uploader des vidéos, ou justement des GIF, et à la mettre en forme n’ait pas incité plus de blogueurs à faire de la critique vidéo ou à faire des montages. Sur Youtube finalement, ce qui fonctionne le mieux ce sont les Vlogs et il y a très peu de vidéastes (cela doit être aussi une question de temps) qui s’attèlent à faire ce travail de montage qui pourrait être très minimaliste comme l’exemple que tu viens de citer. Et pourtant, en exagérant un peu, on pourrait dire que ce GIF vaut presqu’autant qu’un texte de dix page.

Oui, en l’occurence sur Youtube, un des premiers réflexes que les Youtubeurs semblent avoir eu quand ils se sont dit on va faire des vidéos sur le cinéma, c’est que plutôt que de montrer le cinéma, c’est de se montrer en train de parler de cinéma. C’est marrant, cela semble avoir été un réflexe instantané.

La possibilité d’avoir l’image sur Youtube n’a pas rimé avec le fait de se dire on va mettre des extraits des films qu’on aime dessus, c’est « on va se mettre, nous, et en illustration il y aura des extraits de films ».

(NDLR : la question du droit d’auteur est apparu sur Youtube dès 2006 pour la musique, mais les extraits de films ont été permis pendant longtemps et n’a pas à notre connaissance eu d’incidence sur la création de contenus, du moins au début de la plateforme).

Ce qui est intéressant en revanche c’est qu’il semble y avoir une scission idéologique entre les Youtubeurs qui se montres et les autres ayant recours à la voix off.

Ceci dit, on parlait de comparer des séquences de deux films. Il y a une chaîne Youtube qui le fait très bien qui s’appelle Versus qui va opposer essentiellement un film du passé avec actuel. Il me semble que l’une de leurs premières vidéos concernait Mad Max Fury Road face au Mécano de la général.

Il y a quelques surimpressions de plans qui fonctionnaient vraiment très bien. Ils ont dupliqué le concept, parfois sur deux films de la même époque. Et sur certaines vidéos, les films ont été un peu remontés, ils ont un peu « triché » le montage pour faire des minis mashups. Ça c’est quelque chose qui est vraiment intéressant mais ce n’est pas utilisé par le Youtube mainstream.

Le Youtube mainstream est plus dans des formats académiques avec généralement quelqu’un face caméra qui va parler d’un film et éventuellement il va y avoir des images qui vont illustrer son propos, avec parfois des analyses un petit peu plus profondes etc.

Mais c’est drôle car je ne sais pas combien de temps cela fait qu’on s’est mis à faire des vidéos cinéma sur Youtube, peut-être la fin des années 2000, cela va faire dix ans et c’est un des médias qui semble avoir le moins progressé : les moyens de communiquer sur Youtube semblent très limités alors que paradoxalement la plateforme permet une liberté de communication sur le plan technique (voix off, mashup, vidéos abstraites etc.) et j’ai l’impression que tout ceci est encore à peine exploité par quelques Youtubeurs marginaux.

 

Une majorité des meilleures chaînes Youtube utilisent la voix off en priorité, je pense à feu – Every Frame a painting, à Le Ciné-club de Monsieur Bobine etc. Ils utilisent en priorité l’image et mettent leur personne au second plan.

Oui, je pense que dans un cas comme dans l’autre ils se sont peut-être dit « je n’ai pas à être devant le film que j’analyse ».

Ce qui est paradoxal c’est que Monsieur Bobine a un petit personnage, mais en dépit de cela, ce n’est pas une chaîne que tu vas regarder pour ce personnage (NDLR : d’ailleurs, il y a plusieurs auteurs derrière Monsieur Bobine). C’est une chaîne que tu vas regarder pour la qualité des analyses sur différents sujets.

De même pour Every Frame a painting : Tony Zhou a une personnalité et des gimmicks de présentation mais tu ne vas pas regarder les vidéos juste pour lui mais pour la pertinence des contenus.

Et ceux qui se montrent c’est un peu l’inverse. Ils sont obligés de se créer un personnage. C’est le cas du Fossoyeur de films, il s’est créé un style avec un ton, un déguisement, des blagues récurrentes…

En définitive, tu ne regardes plus tant la vidéo pour l’analyse que pour le personnage du Fossoyeur du film. Ca fait une sacrée différence.

A l’opposé, cela rajoute une part de mise en scène sur la mise en scène du film.

D’ailleurs, beaucoup de Youtubeurs ont créé des fictions sur ce même postulat. Dans les années à venir, cela va encore se développer grâce aux aides mises en place par le CNC (NDLR : il s’agit du Fonds « CNC Talent » destiné aux créateurs vidéos sur internet) pour favoriser la création sur le web. Il s’agit en réalité d’une commission dirigée par JR, ce qui personnellement me fait doucement rire, et où tu apprends que des aides sont distribuées en fonction de projets présentées par des Youtubeurs.

Ce n’est pas anodin, on va sans doute assister à la fois à une industrialisation et une institutionnalisation de Youtube. Initialement, Youtube était quelque chose de spontanée : on se filmait à chaud, en sortant du cinéma en une prise et il fallait espérer que cela tiendrait la route. Maintenant qu’il y a un soin porté à la mise en scène, à l’écriture, c’est à se demander si le sujet de départ (le cinéma)  existe encore.

 

Cette possibilité d’obtenir des subventions va inciter les Youtubeurs à développer leur format et quand on parle de format, cela fait immanquablement penser à la TV : il s’agit d’émissions avec un concept, un cahier des charges techniques et leur personnalité, tout cela primant sur le contenu finalement ?

Voilà. Les videos Youtube sont devenues des émissions, cela repose sur des concepts. Mais le fait que cela s’appelle « émission » c’est comme si cela appelait à quelque chose de très formaté tournant autour d’un animateur et cela fait, comme tu l’as dit, d’autant plus écho à la télévision.

C’est marrant car il y a un mois je faisais une interview avec Luc Lagier de Blow Up et il me disait que Youtube est la seconde division de la télévision. D’un côté Youtube est une réponse à la télévision. Grâce à Youtube, tu peux accéder à une liberté de format inédite : on peut faire des émissions complexes, mais aussi des vignettes durant une ou deux minutes, voire des débats durant plusieurs heures.

Sauf que cela s’est plus ou moins reformaté aujourd’hui, il ne subsiste que deux ou trois types de formats qui fonctionnent : en gros, le format 10-15 minutes, soit le format très court de 2-3 minutes. C’est drôle que Youtube finisse par générer ce que ce support cherchait à éviter.

CRITIQUES VERSUS AVIS

La deuxième partie de ma question était de savoir si Twitter et les réseaux sociaux en général n’incitaient pas à se focaliser sur les sujets un peu trop clivants au détriment du reste ?

Le fait que les tweets soient instinctifs, faits à chaud donne envie de s’insurger, de rentrer dans des débats politiques ou plus ou moins culturels. En général on réagit également à ces tweets de manière impulsive, particulièrement pour ce qui nous concerne, cinéphiles.

Il y a plusieurs raisons à cela : le fait qu’on n’ait pas eu le temps de faire décanter nos émotions, mais aussi le fait que tu te feras remarquer sur Twitter que si tu lâches un pavé dans la mare.

 

Il y a deux types de débats : les débats sur des sujets de société et des débats sur des films clivants. Je ne parle même pas de Marvel, mais dernièrement Ready Player One a fait parlé de lui. L’idée n’était plus d’échanger sur les qualités et défauts du film mais de plutôt d’affirmer j’aime / j’aime pas et cela partait en vrille assez rapidement.

Ce qui est intéressant avec Ready Player One, c’est qu’il appelle à jouer avec l’intime de ses spectateurs en manipulant les codes et les symboles d’une culture pop que certains ont vécu et que beaucoup fantasment. Le film surfe sur une forme de nostalgie qui repose sur une corde sensitive très subjective, donc qui peut éventuellement créer ce genre de réactions superficielles. La communication de la Warner autour de la sortie du film a été également un élément marquant, car l’autre grande mode est de prendre des tweets positifs pour promouvoir le film du style : « ma vie ce film est une dinguerie ». Mais de manière plus générale, c’est comparable aux débats qui fleurissent sur Twitter.

Récemment je me suis engouffré malgré moi dans un débat à propos d’Avatar car le film devait repasser à la tv. Et on retrouvait toujours les mêmes clichés du style : « Avatar, c’est Pocahontas chez les Schtroumpfs », on commence à avoir l’habitude… Personnellement, je ne me définis pas comme un immense fan d’Avatar, je ne le classe même pas dans mon panthéon personnel des meilleurs films de James Cameron, mais pour diverses raisons  je me retrouve assez régulièrement à défendre le film. Et là encore, on en revenait à des avis très puérils sur Avatar : si le film est très manichéen (il l’est certainement d’ailleurs), alors il est nécessairement très stupide. Son manichéisme supposé empêcherait toute intellectualisation du film. Et le film n’aurait à offrir que sa beauté et ses prouesses techniques. Il y a une forme de désintellectualisation de l’analyse filmique qui est exagérée par le tweet car il faut faire la bonne punchline où on va casser Avatar parce que cela va générer des « like » et des commentaires, dans un contexte où ce type de commentaire ne permet pas le débat.

Du coup je me retrouve à vouloir essayer de nuancer cela et sitôt qu’on gratte un peu et qu’on défait certains arguments, les personnes vont un peu relativiser leur propos initial, en revenir à relativiser leur propos en disant que « c’est subjectif, c’est moi qui n’aime pas etc. ». C’est un peu l’envers du décor de Twitter. En plus, on subit aussi des pics de popularité de certains sujets grâce à l’actualité et par exemple, à chaque fois que Avatar passera à la tv désormais tout le monde ira de sa petite réflexion pour dire soit que c’est génial, soit que c’est « Pocahontas chez les Schtroumpfs ». Non pas que cela desserve le film (car on ne peut pas desservir un film qui a fait 3 milliards de recette) mais cela peut desservir la pensée qu’on a sur le film, qu’on l’aime ou non. On peut avoir une pensée très à charge sur Avatar, un film très critiquable sur énormément de points, mais il faut un minimum mûrir sa réflexion et proposer autre chose que des punchlines faciles.

C’est sûr que ces punchlines permettent de générer pas mal d’interactions mais c’est l’enfer si on veut construire un dialogue dessus. Et c’est dommage car Avatar pourrait justement permettre de créer ce genre de dialogues parce qu’il synthétise énormément de débats : c’est un film à gros budget qui est également un film d’auteur, un film développant une réflexion universelle mais d’un autre côté on peut le trouver simpliste, c’est aussi un film cherchant à émerveiller en plongeant dans un univers fantasmagorique pour d’autre il s’agit plutôt d’une démonstration de force et une vitrine technologique…

Mais le problème c’est que cela va être désamorcé à cause de l’impossibilité de débattre sur Twitter et que cela va générer des commentaires négatifs ou positifs mais superficiels. Ceci étant, les Tweets sont toujours plus intéressants lorsqu’on parvient à creuser dans les réponses : souvent le premier tweet est une connerie monumentale mais derrière cela permet éventuellement à accéder à des dialogues un peu plus intéressants.

Justement ce que tu dis, cela me fait penser à deux choses : la première c’est que j’ai remarqué que tu réagissais souvent sur les sujets un peu polémiques sur Twitter et tu t’embarquais souvent dans des débats sur des thématiques un peu délicates. Je voulais savoir pourquoi tu entres dans ces débats ? Est-ce que tu hésites parfois en te disant « bon cette fois-ci je me calme et je ne vais pas tomber dans le piège et je ne vais pas répondre » ? Et pourquoi, à la limite, tu réponds encore ?

Et deuxièmement, je me pose la question de la culture cinématographique des gens : ce que tu décrivais à propos d’Avatar par exemple, il s’agit souvent de critiques qui se fondent souvent uniquement sur le pitch du film. Elles ne vont pas questionner la mise en scène ni les intentions du réalisateur. Par ailleurs, on a tendance à retrouver sur les réseaux sociaux des avis qui se focalisent sur le contenus, le propos, pas assez sur la forme, la qualité de la mise en scène et sur le propos métatextuel de ces films.

Je vais répondre à la deuxième partie de ta question en prenant encore une fois Avatar, car c’est un bon exemple. Le twittos me disait que le film était bête, que c’était un remake de Pocahontas etc. mais il poursuivait en précisant que le film était beau et enchaînait sur la 3D. Dans cet exemple, c’est intéressant de voir qu’il fallait absolument scinder le propos du film, de sa forme : « le film est beau mais le propos est con, donc le film est con car le propos est plus important ».

Moi-même, je suis partisan des lectures politiques des films, de l’intellectualisation de certains films qui pourraient, a priori, ne pas s’y prêter. Malgré tout, c’est impératif de remettre le film en perspective avec le fait qu’il s’agisse d’une expérience visuelle, même quand il s’agit de films qui ne sont pas aussi splendides que Avatar, même quand il s’agit de films extrêmement sobres, même quand on est chez Eric Rohmer etc. On est quand même dans une expérience avant tout visuelle, qu’elle soit sobre ou pas. Souvent, il s’agit d’un élément qui est perdu de vu et le film ne va être résumé qu’à son intrigue. Au passage, l’amalgame entre le synopsis, l’histoire et le scénario est agaçant.

D’ailleurs, cette critique faite à Avatar, on l’avait retrouvé à l’époque de la sortie de Mad Max Fury Road sur le ton de « c’est l’histoire d’un aller-retour » et c’est quelque chose qu’on pourrait télescoper sur énormément de films dont le récit est construit très simplement : pour Alien, on pourrait aussi dire « c’est un alien dans un vaisseau » et encore ce n’est même pas le pitch et encore moins le scénario du film. On ne s’en sortira pas comme cela.

L’histoire d’Avatar en elle-même est simple, mais le scénario est assez bien construit : surtout si on regarde la version Special Edition, pas la plus longue, une version intermédiaire : avec 2-3 ajouts scénaristiques vraiment intéressants. En effet, les personnages d’Avatar vont avoir peu d’ampleur et vont totalement s’effacer soit devant l’univers, soit devant l’histoire épique. D’une certaine manière, James Cameron veut faire son Star Wars en créant de toute pièce une franchise contemporaine en faisant sa propre relecture du mono-mythe.

Il y a beaucoup de confusions entre tous ces concepts sur Twitter : on ne retient qu’une histoire d’intrigues en oubliant que l’intrigue n’est pas le scénario et qu’un film n’est pas qu’un scénario : c’est une expérience visuelle. Même lorsqu’il s’agit d’une expérience aussi radicale qu’un film comme Blue de Derek Jarman, cela reste une expérience visuelle : un film n’a pas de sens si on le prive de son image (à quelques menues exceptions expérimentales près…). Et surtout il y a cette déformation qui sous-entend que la forme serait moins importante que le fond. En effet, il y a des films qui sont des coquilles vides, mais il faut faire attention en séparant la forme et le fond.

Si Avatar est un film très moderne en 3D et de l’autre côté, un récit qui est vieux comme le monde et qu’il arrive à marier les deux, cela signifie que James Cameron parvient raconter comment avec des outils modernes, il arrive à prouver que le mono-mythe est fonctionnel.

En fin de compte, sachant qu’on est condamnés à raconter toujours les mêmes histoires, James Cameron a fait le choix de revenir a des histoire simples, plutôt que d’essayer de scénariser de manière plus complexe ses films.
Admettons que Terminator 2 soit son scénario le plus complexe, avec Titanic et Avatar il a la volonté de se débarrasser de ses artifices scénaristiques : de revenir à des expériences relativement pures.

Dans le même ordre d’idée, Walter Hill avait dit « on n’a pas raconté une histoire originale depuis Homère et la Bible », ce qui n’est pas tant que cela exagéré.

Tout cela pour dire qu’il y a souvent cette confusion à dire que simple égal simpliste, c’est une vision qu’on retrouve très souvent sur Twitter. A contrario, un style visuel élevé sur une histoire simple, cela engendrerait forcément un film con.

Pour l’autre partie de ta question, globalement, je m’engage dans le débat que si j’ai un truc à dire personnellement et si je pense être pertinent. En général, je ne vais pas m’engager sur une question sociale ou politique qui ne me concerne pas. Une fois entré dans un débat d’idée, à chaque fois je me dis « il faut que j’arrête d’y répondre ». Sur Avatar je n’ai pas pu m’empêcher de répondre car le type avait dit « avatar pas bien car on n’en retient aucune réplique culte » : désolé s’il nous lit, mais j’ai trouvé cela tellement con car combien de films entrent dans ce cas de figure ? J’ai sous les yeux le DVD de Hugo Cabret de Scorsese qui est un film remarquable, or je ne saurais pas te sortir une réplique du film. C’était plus fort que moi, il fallait que je dise « non, c’est trop con ».

 

C’est quoi qui te fait réagir : c’est une pulsion ou c’est sincèrement parce que tu estime que tu peux le faire évoluer dans son avis ? Dans ces cas-là tu veux avoir le dernier mot ?

D’un côté, j’aimerais ne pas être désagréable mais je sais que je le suis souvent. Quand je vais citer sa réponse, je ne fais pas ça pour ridiculiser la personne mais c’est parce que c’est le genre de trucs que je lis souvent et je veux réagir dessus.

 

D’ailleurs, quand tu cites des tweets, est-ce que tu t’attends a ce qu’il réagisse ? Tu veux l’afficher ?

Si je cite, cela permet de créer un nouveau débat avec celui qui tweet et ceux qui me suivent et pourraient apporter leur grain de sel à la discussion. L’objectif est de dire que je ne suis pas d’accord, me positionner, et de recréer une nouvelle base de discussion sur ce sujet. Ca permet de créer un truc qui j’espère sera constructif. Et surtout, ce qui serait lâche serait de faire un screen sans citer le gars. Ok je le fais parfois sans doute mais généralement je préfère citer pour nouer le dialogue.

En plus, l’interface sur Twitter n’est pas optimisée pour gérer les réponses donc citer permet de créer directement un débat avec la personne. Je sais que certaines personnes trouvent cela lâche, mais pour moi c’est juste la meilleure façon de recommencer un débat. Et d’un autre côté, ce n’est pas comme si je lançais une communauté de milliers de personnes sur l’intéressé, cela reste relativement confidentiel.

Pour en revenir à Avatar, je ne me prétends pas historien du cinéma, néanmoins quand on me dit que ce film n’aura aucun impact dans la pop culture, il suffit de voir certains plans de Black Panther, c’est quand même difficile de penser que Avatar n’est pas passé par là…

Un autre exemple que j’aime bien citer c’est L’Attaque des clones. Objectivement c’est un film raté selon moi. Il existe des gens pour le défendre comme ce cher Pierre Berthomieu, mais globalement on peut dire qu’il est raté. Indépendamment de cela, tout le monde va critiquer ce film en expliquant que c’est le plus mauvais film de la saga : les effets visuels, l’histoire… Maintenant, il ne faut pas faire d’amalgame sur le fait de trouver L’Attaque des clones raté, mais on ne peut pas dire qu’il n’a pas eu d’importance dans l’histoire du cinéma. C’est l’un des 15-20 films les plus importants pour son impact dans le cinéma disons au moins américain, contemporain. Pour des raisons techniques et technologiques  parce que c’est le premier blockbuster tourné en numérique avec les caméras CineAlta développées par Sony.

Mais le fait d’avoir changé ce paramètre précis change également artistiquement et esthétiquement tout le cinéma d’après, ce n’est pas qu’une question technique. Même si le film est peu réussi, il ne faut pas le réduire à cela : il faut toujours faire attention à son propre avis. C’est comme s’il fallait opposer l’avis personnel et l’analyse « objective » de l’importance du film dans l’histoire du cinéma.

C’est aussi dans cette optique que j’essaye d’intervenir dans les débats sur Twitter. Ça m’énerve de voir se construire parfois devant mes yeux une histoire du cinéma objectivement fausse.

ERREURS FACTUELLES ET PRÉJUGÉS

Cela me dérange encore plus quand Durendal raconte réellement n’importe quoi sur certains paramètres de Autant emporte le vent.

Qu’importe ce qu’il pense du film, le problème c’est qu’il racontait vraiment n’importe quoi pour le critiquer : utiliser la VF pour discréditer le film alors qu’elle n’est pas du fait des auteurs du film, c’est complètement stupide.

L’impact derrière est vraiment néfaste : les jours qui ont suivi la publication de la vidéo de Durendal sur Autant emporte le vent, j’avais constaté un florilège de 1/10 sur Sens Critique. Et quand tu allais voir les commentaires dans la vidéo de Durendal, il y a des gens qui disaient « merci, je ne regarderai pas ce film ».

Des vidéos comme celle-ci peuvent entraîner des préjugés sur certains films et conduire une génération à rejeter certains films par méconnaissance.

C’est pareil avec la Nouvelle Vague, qui souffre de ça : on lit n’importe quoi à ce sujet sur les réseaux sociaux.Le visionnage peut être compliqué pour certaines générations, alors que tu n’as pas plus, populaire au sens « grand public » qu’une certaine partie des films de la Nouvelle Vague comme Les 400 coups.

 

C’est même, en un sens, l’objectif d’un certain nombre de réalisateurs de la Nouvelle Vague de faire un cinéma moins élitiste.

Complètement. Quand tu passes de Le Rouge et le Noir de Claude Autant Lara à A bout de Souffle de Godard il doit y avoir 4-5 ans qui espacent les deux films : le film de Godard n’est clairement pas le plus élitiste des deux.

 

Pour rebondir sur Durendal, les réseaux sociaux fonctionnent pas mal en communautés et notamment les youtubeurs ont un rôle de prescripteur énorme alors que leur communauté est relativement jeune. On en vient parfois à des absurdités telles que tu viens de les citer et même si en général les youtubeurs vont plutôt relativiser en disant que ce n’est que leur avis (même si c’est aussi parfois de la fausse modestie) des youtubeurs comme Durendal vont inciter leur communauté à ne pas aller voir certains films qu’ils n’ont pas aimé. C’est quand même problématique.

Dans l’absolue je suis plutôt d’accord avec toi, mais ça m’est déjà arrivé d’inciter à ne pas aller voir un film.

Je suis allé voir A bras ouverts de Phlippe de Chauveron – je ne sais pas pourquoi. Enfin si, je suis un peu comme le pingouin dans Batman Returns quand il joue au maire et qu’il dit : « je viens mesurer l’étendue des dégâts ». Quand j’en parle ensuite de ce film là, je prône le « n’aller pas voir ce film ». C’est une industrie, c’est un film qui ne va pas forcément en souffrir, même si fort heureusement il n’a pas bien marché.

C’est plus ennuyant de le faire devant un film plus fragile.

 

Fin de la première partie

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MARC MOQUIN est rédacteur en chef de Revus & Corrigés, mook saisonnier exclusivement consacré à l’actualité des films de « patrimoine » datant de 1895 à l’orée des années 2010.
Il est également réalisateur de films publicitaires et connaît bien  le monde de la critique ciné sur le web puisqu’il a écrit pour Filmosphère et Screenmania. Il vient de terminer un essai portant sur Tony et Ridley Scott édité par Playlist Society.

@Lt_Schaffer

Le premier numéro de Revus & Corrigés est disponible ici

Noodles

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Fan de cinéma depuis longtemps, je partage mes opinions avec vous. N'hésitez pas à me donner votre avis sur mes critiques. Sur Twitter je suis Noodles, celui qui tombe systématiquement dans le piège des débats relous.

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