La ballade de Buster Scruggs de Joel et Ethan Coen – Critique

By 28 novembre 2018 Critiques
La ballade de Buster Scruggs de Joel et Ethan Coen - Critique
Note de la rédaction :

Les Coen à la télé ? Un film à sketches ? Oubliez un peu vos réserves et laissez vous tenter : cette petite collection de westerns contient une ou deux perles qui brillent assez pour pardonner le toc du reste. 


Conçu à l’origine comme six épisodes distincts, les Coen ont finalement artificiellement joints les parties par un raccord autour d’un livre, histoire d’en faire un long métrage. Netflix n’avait en réalité rien contre et le film a remporté le prix du scénario à Venise en août. Sa première tout public cependant a eu lieu le 16 novembre pour les abonnés Netflix. Le résultat est naturellement un peu inégal, c’est le principe du film à sketchs qui veut ça, mais la palette des différents répertoires impressionne, l’écriture est toujours aux petits oignons et les sommets atteints dans les épisode 4 et surtout 5 sont appréciables.

On est donc dans le genre du western qui convient bien aux deux frères, on se souvient de « True Grit » mais aussi de « No country for old men » qui à vrai dire tombe également dans cette catégorie, dans une version moderne et noire du western si l’on veut. Mais là les Coen ont décidé d’examiner le genre comme des cinéphiles, en travaillant tous ses aspects : les chansons, les fusillades, la neige, les calèches, les pionniers chercheurs d’or, les pendaisons, les indiens, tout y est ! Chaque épisode travaillant un angle et adoptant son propre ton. Il est utile également de préciser que cette approche en épisodes peut surprendre mais que Ethan Coen écrivait déjà en 1998 « Gates of Eden » traduit plus tard chez nous sous le titre « J’ai tué Phil Shapiro« , un recueil de nouvelles réussit et loufoques plein de losers Coenniens. Les Bro avaient aussi participé aux films à sketch « Paris je t’aime » en 2006 puis « Chacun son cinéma » en 2007. Leur cinéma se prête bien à ce style court, économe et direct. Il leur permet d’aller à l’essentiel, retirant le gras qui agrémente parfois leurs longs métrages les plus bavards.

Bref, Buster Scruggs s’ouvre sur l’épisode titre, complètement cartoonesque comme « O Brother » pouvait l’être en son temps : surjeu, gags improbables, duels au pistolet caricaturaux, c’est efficace et léger, les chansons sont bonnes mais le tout est limité. C’est spaghetti, clin d’oeil. On se dit une seconde que les frères du Minnesota ont été perverti par Netflix qui leur a commandé du grand divertissement.

Le second sketch, celui qui met en scène James Franco s’intitule « Près d’Algodones » et démarre fort sur un braquage de banque qui tourne mal. Là encore pourtant, on privilégie la punch line et une certaine légèreté mais la tension se resserre sur la fin. On rit mais moins franchement parce que la violence frappe davantage et que les enjeux sont plus palpables. Un épisode nerveux et bien écrit qui redonne confiance. On se redresse un peu dans son siège, le meilleur est à venir.

« Ticket repas » avec Liam Neeson change profondément de style et de rythme. Encore une fois, les Coen jouent au caméléon en mettant en scène un paysage enneigé, de lents fondus enchaînés élégants, une langueur et une cruauté qui détonent des premiers films. Ils racontent ici la tradition des caravanes qui parcouraient l’ouest avec à leur bord un raconteur d’histoires, sorte d’ancêtre du cinéma : quelques badauds viennent s’attrouper, le rideau se lève et un homme mystérieux se lance dans un étrange monologue qui captive plus ou moins les foules. C’est l’opposé du cinéma d’action que proposait le sketch précédant mais le montage tenu et la facilité avec laquelle les Coen en disent beaucoup en juste quelques touches démontre leur force d’écriture et leur réalisation millimétrée.

Puis on monte en puissance : « Gorge dorée » met en scène Tom Waits en vieux chercheur d’or qui met la main sur un filon. Le film prend magnifiquement son temps, pose un cadre, film la nature admirablement, crée une tension sur 25 minutes, pour nous prendre à la gorge dans les derniers instants. Encore une fois on a presque le sourire aux lèvres et on se retrouve brusquement à devoir le ravaler face à la brutalité des événements. Simple et compacte, « gorge dorée » est un modèle de storytelling.

Le cinquième épisode dure 30 minutes et est à mon sens le joyau de cette collection, peut-être simplement pris individuellement un des plus grands films jamais réalisés par les deux frères. Il se concentre autour d’un convoi se dirigeant vers l’ouest, précisément l’Oregon. Malgré la splendeur des paysages, nous sommes dans un drame de chambre, une intrigue amoureuse traitée modestement et avec pudeur, centrée autour de Zoe Kazan. On croit longtemps savoir où l’on va avec cette histoire, doucement mais sûrement, mais une explosion de violence nous saute au visage quand on s’y attend le moins. C’est humainement l’épisode le plus abouti, qui vous laisse exsangue et bouche bée. Une perfection en miniature.

On pardonnera après ce sensationnel moment le dernier film plus anecdotique qui tourne autour de dialogues un peu longs où les Coen pêchent parfois quand ils se laissent aller. C’est un huis-clos sans tension, un peu fait par-dessus la jambe, et qui pourrait ressembler à une nouvelle de Maupassant (frissons compris). Il aurait fallu s’arrêter vingt minutes plus tôt mais peu importe, les Coen sont encore au sommet. Ils le clament ici haut et fort. Netflix ou pas. Grand écran ou pas. Polémique ou pas. 

Étienne

About Étienne

Né en 1982, journaliste de formation. Je vis à l'étranger depuis 2008. J'ai travaillé pour 5 magazines et 2 émissions de télévision. Je cherche obstinément un cinéma à la marge, qui aurait un langage propre. Le cinéma expérimental et l'art contemporain m'attirent particulièrement.

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