US director James Gray

Avec seulement 5 longs-métrages en 20 ans, James Gray a marqué le cinéma américain moderne en lui insufflant un vent nouveau venu tout droit… des années 1970. Cinéaste culte en devenir. G comme James Gray.

James Gray et New York

James Gray, c’est avant tout une ville, New York, et un quartier, Brighton Beach à Brooklyn où trois de ses films (les meilleurs) s’y déroulent : Little Odessa (1994), La nuit nous appartient (2007) et Two Lovers (2008).

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Dans les rues de Brighton Beach – Joaquin Phoenix, Two Lovers

Issu d’une famille d’immigrés russes, culturellement et socialement très éloignée du cinéma, James Gray se passionne très tôt pour lui. Adolescent, il tourne beaucoup de films en super 8 et finit par gagner une bourse pour étudier la mise en scène à l’Université de Californie du Sud (USC), à Los Angeles, où l’on forme généralement des réalisateurs de studios (la formation sépare assez strictement scénaristes et réalisateurs).

Son film de fin d’étude attire l’attention de producteurs qui montent avec lui son premier long métrage, Little Odessa. Gray a 23 ans et parvient à recruter des grands noms sur sa seule réputation de petit génie : notamment Tim Roth dès la présentation du scénario, dont la carrière venait alors d’exploser avec son rôle phare dans Reservoir Dogs.

C’est tout naturellement sa ville qu’il choisit comme cadre et plus particulièrement son quartier, Brooklyn. Issu du côté de son père d’une famille juive originaire de Russie (Ostropol, aujourd’hui en Ukraine) ayant fuie les pogroms, il s’inspire de son enfance pour écrire Little Odessa, l’histoire de Joshua Shapira (Tim Roth), tueur à gages, qui accepte à contrecœur une mission qui le ramène dans son quartier natal : Brighton Beach (dans le district de Brooklyn à New York), aussi appelé « Little Odessa » en raison de l’importante communauté russe (à forte coloration juive) qui y vit. Une communauté à laquelle la famille de Shapira appartient alors que lui-même y est considéré comme un paria. Les thématiques chères à Gray  sont déjà là : les conflits intergénérationnels et moraux, le tout sur fond d’acculturation. Dès ce premier long, James Gray fait mouche et parvient à décrocher la timbale : petit film au budget riquiqui de 2 300 000 dollars, il obtient le Lion d’argent à Venise.

Passé ce succès critique, il ne se précipite pas pour tourner son deuxième long-métrage. The Yards ne sort que 6 ans plus tard, en 2000. Encore une fois, il s’agit d’un polar tourné à New York.

Tout comme dans Little Odessa, The Yards raconte l’histoire d’une rédemption qui prend la forme d’un retour mouvementé au sein du giron familial. Leo Handler (excellent Mark Wahlberg) vient de sortir de prison, il rentre chez lui avec la ferme intention de rester dans le rang. Le nouveau mari de sa tante, Frank (James Caan, l’un des symboles du cinéma hollywoodien des années 1970, tiens, tiens… nous y reviendrons), dirige l’Electric Rail Corporation, la société gérant le métro dans le Queens. Celui-ci lui donne du travail et Willie (première apparition de Joaquin Phoenix) son fidèle ami l’initie aux méthodes de la société. Leo est ainsi témoin des méthodes mafieuses de cette florissante entreprise ; très vite il devient le porteur d’un secret qui fait de lui la prochaine cible de sa propre famille.

Après Little Odessa, James Gray s’intéresse une nouvelle fois à un échec, un retour manqué. Comme si ses héros ne pouvaient pas choisir leur destin et étaient inexorablement rattrapés par leur passé, ou plutôt, par leur destin. Ce film marque également sa volonté de s’inspirer de son passé familial : après l’évocation de la communauté juive ukrainienne de Little Odessa, il décide de se servir du scandale qui a éclaboussé les services de transports de New York au milieu des années 1980, scandale ayant impliqué le directeur de l’époque qui n’est autre que son propre père…

James Gray confie dans une interview que le film « n’a pas engrangé un million de dollars de recettes (aux États-Unis), alors qu’il en avait coûté vingt », malgré plusieurs prix raflés par Joaquin Phoenix, confirmant le talent de directeur d’acteur de Gray. Résultat, Gray subit une petite traversée du désert qui l’empêche de tourner pendant plus de 7 ans (en même temps, il ne nous avait pas habitué à un rythme plus élevé…).

La nuit lui appartient

2007 est l’année de la consécration avec La nuit nous appartient (We Own the Night). Encore un polar, encore New York en toile de fond et encore une communauté : cette fois la communauté du NYPD.

La nuit nous appartient-james Gray

La nuit nous appartient de James Gray

Le film se déroule dans le quartier de Brooklyn à New York, de novembre 1988 au début d’avril 1989. Bobby Green (génial Joaquin Phoenix) est le manager de la boîte de nuit El Caribe à Brighton Beach, fréquentée par un gangster et trafiquant de drogue russe du nom de Vadim Nezhinski (Alex Veadov) et appartenant à l’oncle de Vadim et patron de Bobby, Marat Buzhayev.

Bobby a pris ses distances avec son père chef de la police locale, Burt Grusinsky (joué par Robert Duvall, après James Caan, un autre représentant du cinéma hollywoodien des années 1970 et, surtout, un autre digne représentant du casting du Parrain) et son frère capitaine de police Joseph Grusinsky (encore Mark Wahlberg), préférant sa vie hédoniste avec sa petite amie Amada (la sublime Eva Mendes qui tient à ce jour son meilleur rôle), au point-même de prendre comme patronyme le nom de jeune fille de sa mère, Green. Lorsque les forces de police menées par Joseph font irruption dans la boîte de Bobby, dans l’espoir d’inculper Vadim, Bobby refuse de coopérer. L’incident renforce les tensions avec son père et son frère, à tel point qu’il en arrive aux coups avec Joseph. S’en suit une intrigue mêlant polar et conflits familiaux.

C’est une nouvelle fois les origines des personnages qui mettent en branle l’intrigue du film : Bobby préférant utiliser le nom de sa mère, Green, plutôt que celui de son père, Grusinsky, dont les origines russes en font la version positive de l’immigration russe représentée également dans le film par les propriétaires de la boîte de nuit…

Avec ce troisième long, on se rend compte que Gray étend le spectre de ses influences à la littérature, en particulier à la tragédie grecque et au roman russe. Ici, deux frères que tout sépare, un flic gendre idéal (Mark Wahlberg) et un hédoniste (Joaquin Phoenix) frayant malgré lui avec la mafia locale sont obligés de se retrouver suite à la grave blessure du premier lors d’une intervention dans la boîte de nuit du dernier.

Si on perçoit clairement l’influence de la pure tradition de la tragédie grecque dans cette histoire maintes fois racontées, il ne faut surtout pas sous-estimer l’apport du film noir. La thématique de la trahison et de la prise de conscience morale, au coeur d’enjeux liés à la pesanteur de la famille, sont en quelque sorte l’abscisse et l’ordonnée de ce scénario sobre et ambitieux (on retrouvera cette sobriété mêlée d’ambition dans son film suivant). Mark Wahlberg et Joaquin Phoenix sont les Abel et Caïn de ce film noir : la justice et l’ordre d’un côté, la jouissance de l’instant présent de l’autre. Joseph (rien que cela…) a décidé de suivre la trace de son « guide » de père jusqu’à endosser l’uniforme de la police. Bobby, lui, s’est volontairement mis à l’écart et a même décidé de couper symboliquement le fil qui le reliait à son père en délaissant son patronyme aussi imposant (pesant) que ne l’est le destin tout tracé qu’on lui avait préparé. D’ailleurs, son père prononcera cette phrase prémonitoire dans la fameuse scène de la boîte de nuit : « un jour ou l’autre, tu devras choisir entre eux et nous ».

Ce jour est raconté dans le reste du film. Ce jour où l’enfant honni devra choisir entre sa famille choisie (désirée) et sa famille de sang. Non pas que le sang doive primer à tout prix sur le libre-arbitre. Non. Ici, tout revient à dire que ce Caïn inversé a quitté une prison (sa véritable famille) pour une autre prison dorée sans pour autant trouver une quelconque rédemption. C’est un discours très religieux, me direz-vous… Oui et non. Oui, car le film est clairement hanté par un discours biblique : la lutte du Bien et du Mal, le rachat, la rédemption, les dilemmes moraux. Mais, James Gray a choisi son personnage : il s’agit du fils maudit. Celui-ci, au lieu de sacrifier son frère comme dans la Bible, prend peu à peu conscience de son erreur (certes à son corps défendant pendant toute une partie du film) et décide de changer de camp. Tout est une question de libre-arbitre chez Gray. Évidemment, le passage entre les dilemmes moraux et l’amour fraternel passera par des hauts et des bas dont la passion vengeresse en sera le climax.

Bien sûr, on peut regretter que cette prise de conscience passe irrémédiablement par une fuite en avant vers une quête absolue du Bien et un rejet systématique de sa vie passée. D’ailleurs, le titre du film est bien plus équivoque qu’il n’en a l’air : We Own the Night étant la devise de la Street Crime Unit, l’ancienne BAC locale dépeinte dans ce film, dissoute dans les années 2000 après une multitude de bavures policières… Décidément, rien n’est rose chez Gray.

James Gray s’inscrit ici dans une tradition du cinéma classique où les hommes s’agitent en vain alors qu’une seule morale semble possible. La quête du Bien étant la seule voie possible pour atteindre une forme de rédemption, il ne sert à rien de vouloir ménager la chèvre et le chou (bim la vieille expression, c’est cadeau !). Une fois encore, James Gray privilégie une veine classique, tout comme certains autres glorieux films de la même période (Zodiac, La Guerre des mondes, côté morale, L’Assassinat de Jesse James...). Loin d’un cinéma bling bling et artificiellement baroque, ce cinéma a choisi son camp. En somme, tout comme les personnages tentent de le faire. Loin d’une surenchère visuelle, ce cinéma dont ce film en est l’un des meilleurs représentants s’inscrit dans une tradition (ou un genre) et un texte (ici religieux, mais cela aurait pu être tout autre chose), soit les deux sources inépuisables du grand récit hollywoodien.

En cela, l’avant dernier plan du film montrant Bobby allant au bout de sa démarche rédemptrice en récupérant à la fois le nom de son père et sa fonction sociale de justicier est très intéressante : il croit apercevoir son ancienne compagne, dernier vestige de son passé hédoniste dans la foule. Bien sûr, il s’agit d’une illusion. Mais pour combien de temps ? N’est-ce pas l’annonce d’une possible ouverture ? N’y a-t-il pas un juste milieu entre une rédemption aveugle et une forme de bien-être apaisée ? Nous ne le saurons jamais. À moins que…

Le dernier des classiques

Comme je vous le disais plus haut, Francis Ford Coppola période 60-70 est sans doute le cinéaste qui a eu le plus d’influence sur James Gray. Le parallèle entre les thématiques chères aux deux cinéastes est facile à faire :

  • l’influence (le poids) de la famille dans les interactions sociales,
  • le rôle du cadet isolé, rejetant le poids de la famille dans un premier temps, pour mieux reprendre le flambeau par la suite
  • les dilemmes moraux noyés dans un contexte social (très) particulier enfin.
  • Sans parler bien entendu des acteurs qui ont joué dans Le Parrain (Duvall et Caan) ou qui sont les dignes héritiers des acteurs du Nouvel Hollywood (Walhberg et Phoenix).

Sur le plan formel, James Gray est un cinéaste singulier car hors du temps, ou plutôt hors de son temps. Son cinéma se caractérise par un refus obstiné du formalisme esthétisant. Il rejète tous les oripeaux du cinéma moderniste (évoquons par exemple le cinéma de Winding Refn). En soit, ce choix n’est ni bon ni mauvais, c’est juste un choix. Pour ma part, je dois dire que cela me parle beaucoup, car cela lui permet de se focaliser sur deux choses essentielles à mes yeux : le cadre et la temporalité. Chez Gray, une scène n’est jamais plus belle que lorsqu’il parvient à installer une ambiance et une atmosphère et ce, sans artifices. L’intérêt d’une telle mise en scène est qu’elle ne sera jamais datée : c’est le cadre et les contingences techniques qui dictent les choix de mise en scène de Gray et non les modes ou inspirations du moment. Un exemple valant toujours mieux que mille discours : aujourd’hui, on aime toujours autant regarder Mad Max, par contre la plupart des spectateurs ont du mal à réprimer un sourire devant un film d’Alan Parker

En cela, on peut dire que James Gray est le dernier des classiques. En rejetant l’expérimentation visuelle et les codes esthétiques de son temps, il se place au-dessus de la mêlée, non pas pour mieux la toiser mais, plutôt, pour s’inscrire modestement dans un courant du cinéma classique où la mise en scène est au service de la narration et non l’inverse. Encore une fois, il ne s’agit pas à mes yeux d’un jugement de valeur, il y a de la place pour tous les cinémas, mais il me semble que ce cinéma est tout simplement celui qui lui parle le plus (voir aussi notre article sur le cinéma moderne).

En défenseur d’un certain classicisme, Gray s’attache davantage aux émotions qu’aux effets de style. Il se pose ainsi en pourfendeur de l’ironie et du cinéma postmoderne de ses collègues apparus également dans les années 1990 (Tarantino notamment). Contrairement à ces derniers, son inspiration il la trouve autant dans la littérature que dans les cinéma. Cette ascèse scénaristique structure chez Gray une esthétique particulière : préférences pour les longues séquences, un soin apporté à la photographie (maîtrise éclatante de la pénombre), choix d’un éclairage zénithal emprunté à Hopper… Cette maîtrise technique n’a que pour unique fonction de servir le récit : ainsi, il privilégie la concentration de la narration dans le cadre et une certaine linéarité parfois un peu rigide.

Ses films sont à la fois très classiques au sens hollywoodien et très européens dans leurs inspirations. S’ils sont construits autour d’une quête de rédemption, le poids de l’environnement, en particulier familial, et sa constante interrogation du pouvoir du libre arbitre en font un digne héritier des cinéastes de l’entre-deux-guerres française (Renoir par exemple).

Cela nous amène à conclure avec son dernier chef d’oeuvre à cette date : Two Lovers inspiré du roman de Fiodor Dostoïevski Les Nuits blanches. Encore une fois le film se déroule à New York, quartier de Brighton Beach dans Brooklyn. Leonard (Joaquin Phoenix définitivement extraordinaire) se voit présenter par ses parents Sandra (très touchante Vinessa Shaw), fille du nouvel associé de son père. Leur union semble toute tracée et Leonard ne s’y oppose pas. Il rencontre également une voisine, Michelle (excellente Gwyneth Paltrow), qui fait de lui le confident de sa relation avec un homme marié. Il tombe néanmoins profondément amoureux d’elle.

Two Lovers - Cadre

Two Lovers – Cadre formel

Au final, Two Lovers est un drame psychologique assez simple, construit autour d’un triangle amoureux inversé. Toute sa mise en scène repose sur sa finesse : le traitement porté à l’image, les décors (surtout intérieurs) exploitant tantôt l’ambivalence de ce territoire à la fois clos/sombre et parfois lumineux/en bord de mer, rappelant la psychologie du personnage principal. Tout cela parvenant à exprimer à merveille la complexité mentale des personnages.

Ce film est à l’image de James Gray : secret, subtile, exigeant, sombre, droit, presque rigide et à la fois très subtile sur ses intentions de réalisation et ses choix artistiques. En somme, un cinéaste culte à (re)découvrir.

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