heureux comme lazzaro
Note de la rédaction :

Heureux comme le spectateur qui découvre qu’en 2018 il existe encore des merveilles comme ce film italien qui aurait mérité une palme d’or.

On peut commencer par parler de l’incroyable lumière dans lequel baigne le film pendant la première heure, située dans une ferme d’autrefois. Cette lumière est belle comme celle capturée dans le temps sur les pellicules (le film a effectivement été tourné en 16mm et ensuite digitalisé) et elle contribue pour beaucoup à cette nostalgie qui infusera ensuite les personnages lorsqu’ils seront rendus à la ville et se souviendront (du moins le spectateur se souvient) de ce temps comme un temps sacré.

Les influences et références auxquels renvoie ce « Lazzaro Felice » sont nombreuses, celle évidente du De Sica de « Miracle à Milan », celle plus discrète de Bresson car « Au hasard Balthazar » n’est jamais si loin. Si d’un film à l’autre il y a comme un grand écart, de De Sica à Bresson et que le film réconcilie la candeur de l’un avec la froideur de l’autre, c’est d’autant plus fort, et bravo à Alice Rohrwacher pour avoir su y mettre le grain de folie et de poésie que permet le cinéma (certains ont parlé de réalisme magique), le contexte social et concret dans lequel s’ancre le film et à cela ajouter une touche de fable sur notre monde, un conte de fées amer. Le personnage central, Lazzaro est la clé de ce conte, sorte de Prince Mychkine plus que naïf qui évoquera sûrement chez certains « L’idiot » de Dostoïevski. Un garçon trop bon pour les hommes (le jeter aux hommes avec sa simplicité serait comme le jeter aux loups ).

Lazzaro, tiens. Pourquoi en appelle-t-on à Lazare ? Il y a deux explications. La plus prosaïque c’est que qui dit Lazare dit bien entendu résurrection et qu’il en est question ici (sans déflorer entièrement l’intrigue). L’autre explication est venue de la bouche d’Alice Rohrwacher elle-même qui était présente à la séance et a donné un petit cours d’italien au public. Un « Lazzaro » en italien depuis le dix-huitième siècle est un terme qu’on utilise volontiers pour décrire un mendiant. « Lazzaro Felice » devient quelque chose comme mendiant bienheureux, description assez fidèle du personnage central ici même s’il ne fait jamais l’aumône et se rapproche en réalité davantage d’une figure christique.

Comment Alice Rohrwacher a mis la main sur ce jeune Adriano Tardiolo ? Elle l’explique avec humour. « Le personnage que l’on cherche est tellement innocent et naïf (presque simplet) qu’il ne viendrait naturellement jamais se présenter à un casting. Mais le directeur de casting a fait le tour de la région et il a rencontré Adriano. Mais il n’était pas intéressé par le film ! Il nous a donné le numéro d’un copain qui voudrait sûrement jouer le rôle mais pas lui. On a heureusement réussi à le convaincre. Le tournage a duré seulement neuf semaines. »

Pour le reste, la réalisatrice de 36 ans s’est fiée à son instinct en mélangeant quelques acteurs professionnels dont sa soeur Alba à une majorité d’acteurs non professionnels. Elle a décrit ce type de rencontres sur un tournage comme particulièrement touchantes. On a souvent ce sentiment d’ailleurs, qui est la marque des grands films, que la vie a commencé avant le début du plan et continue après la coupe, que les gens sur l’écran vivaient et que les images ne sont que des extraits plus ou moins brefs de ces vies. Pialat arrivait à donner ce sentiment. Cassavetes aussi. Mais on sait ce que ça demande de temps, de confiance, d’improvisation etc.

Ajoutons à cela que le film a été entièrement écrit par Rohrwacher alors qu’elle était en résidence artistique à New York en 2016 avant de remporter le prix du scénario au dernier festival de Cannes où il concourrait en compétition officielle. Voilà une jeune femme qui à définitivement beaucoup de cordes à son arc et qui promet beaucoup quand on pense que ce Lazzaro est seulement son troisième long-métrage. Ce qui impressionne le plus, c’est le mélange des genres, la grande intelligence de la construction qui offre une fable sur plusieurs strates riche en symboles et interprétations. De même la manière de faire des choses très poétiques sans aucune ostentation est ici troublante.

Casting : 

LAZZARO : Adriano TARDIOLO
ANTONIA (âgé) : Alba ROHRWACHER
TANCREDI (âgé) : Tommaso RAGNO
TANCREDI (jeune) : Luca CHIKOVANI
ULTIMO : Sergi LOPEZ
NICOLA, THE FARMER : Natalino BALASSO
ALFONSINA DE LUNA : Nicoletta BRASCHI

Étienne

About Étienne

Né en 1982, journaliste de formation. Je vis à l'étranger depuis 2008. J'ai travaillé pour 5 magazines et 2 émissions de télévision. Je cherche obstinément un cinéma à la marge, qui aurait un langage propre. Le cinéma expérimental et l'art contemporain m'attirent particulièrement.

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