grave
Note de la rédaction :

Repéré à Cannes et distingué à Gérardmer, Grave est le premier long-métrage, réussi, de Julia Ducournau.

Contrainte de manger un rein de lapin à l’occasion de son bizutage, Justine, jeune étudiante dans l’école vétérinaire autrefois fréquentée par ses parents et aujourd’hui par sa sœur, découvre son goût pour la chair.

Croiser Amy Winehouse, Kurt Cobain, Carlos et Lemmy, ressusciter David Bowie, lui faire rencontrer Demis Roussos en une chimère improbable, rouler des pelles à Jim Morrison, désormais blond et avocat, porter de la viande saoule dans les rues, inventer une source d’énergie alternative au pétrole avec du gin et un peu de vodka, sauver le monde, dormir avec une vieille pute à crack : encore un week-end ordinaire pour Ghost Writer.

J’espère que vous vous êtes bien emmerdés pendant ce temps devant Transpotting 2.

Une des premières choses qui marquent dans Grave est la qualité de sa mise en scène, certes pas révolutionnaire mais remarquable à deux titres. D’abord la volonté de se démarquer de celle habituelle du cinéma de genre, que nombre de réalisateurs sont tentés de reproduire avec une distance aussi feinte qu’agaçante destinée à masquer un manque patent d’imagination, ensuite la grande maîtrise dont fait preuve Julia Ducournau, qui signant là son premier long-métrage montre beaucoup de maturité, y compris dans sa capacité à faire des choix esthétiques affirmés, cohérents et réfléchis. Cette maîtrise se manifeste dès le début du film à travers un long plan-séquence consacré à la première nuit de Justine dans son dortoir et synonyme de ce bizutage qui la fera basculer, dont on retrouve parfaitement l’ambiance, mélange d’humiliation, de rapport de force grégaire, de fête et d’excès. Loin de se limiter à cette scène, l’expression du talent de la réalisatrice se signale tout au long du film, à travers certains ses partis pris artistiques, sa narration, où intervient une distanciation parfois comique, ou la mise en avant de l’ouverture de Justine à la chair, thème premier de Grave.

Celle-ci, et le rapport dual au charnel qu’elle entend illustrer – libérateur et humain quand il est sensuel, vorace et destructeur quand il est bestial – n’occulte toutefois par les autres objets d’un scenario riche et ouvert à de nombreuses interprétations, comme l’ont illustré les questions plus au moins débiles posées après la séance par des spectateurs en mal de grille de lecture et sans doute de neurones, ou tout au moins d’appréhension de ce qu’est le cinéma, à savoir un art, d’abord esthétique, sensoriel et narratif, et non une dissertation ou une simple histoire. Julia Ducournau l’affirme d’ailleurs quand elle explique parler d’abord au corps des spectateurs et non à leur tête quand elle fait des films.

Une des grandes réussites de Grave est de mêler ces sujets (métamorphose, exploration des limites, entre autres) tout en conservant une grande cohérence scénaristique, due à la qualité de l’écriture, et d’utiliser pleinement à leur service la mise en scène sans pour autant verser dans une lourdeur où chaque élément serait signifiant. Ainsi, sans que la réalisatrice insiste sur cette possible interprétation, la manifestation du caractère organique du film, à travers la mise en avant des corps – humains ou animaux – dans cet environnement très minéral que sont les bâtiments de l’école vétérinaire peut-elle être perçue comme une métaphore de la norme, qui oppresse et qu’il faut tester pour se construire, à l’image de la rencontre de Justine avec ses penchants cannibales, d’autant plus violente qu’elle n’y a été nullement préparée.

Outre son esthétique visuelle, Grave se distingue par son atmosphère sonore et l’utilisation particulièrement réussie de la musique, confiée à Jim Williams, déjà auteur de BO de films de Ben Whitley, notamment de celle du très bon Kill List.

Enfin les acteurs, Garance Marillier, Rabah Naït Oufella et Ella Rumpf se montrent la hauteur de l’ambiance du film et contribuent à sa réussite, bien que leur jeu met un peu de temps à se libérer. Sans oublier la prestation, toujours impeccable et sereine, de Laurent Lucas.

Repéré à Cannes dans le cadre de la semaine de la critique et distingué du Grand Prix à Gérardmer sans pour autant avoir bénéficié d’une promotion considérable, Grave constitue incontestablement l’excellente surprise de ce mois de mars et Julia Ducournau démontre, par la qualité de sa réalisation, qu’il importe désormais de suivre son travail avec attention.

16.5
NOTE GLOBALE
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