Gimme Danger de Jim Jarmusch – Critique

By 5 février 2017 mars 12th, 2017 Critiques
Gimme Danger

Chez Doc Ciné, on a 2 passions : le cinéma et Iggy Pop. Alors, inutile de vous dire qu’on s’est précipité en salle dès le premier jour d’exploitation de Gimme Danger de Jim Jarmusch pour prendre une bonne dose d’énergie brute. En est-on ressortis électrisés ? Oui, mais…

Gimme Danger évoque en un peu moins de 2h le destin cabossé des Stooges, le plus grand groupe de rock de tous les temps selon Jim Jarmusch (fans d’Iggy Pop depuis toujours), ce qui me fait au moins un point en commun avec le réalisateur de Ghost Dog (et oui j’ai découvert le rock à 12-13 ans avec Nirvana, le Velvet Underground et les Stooges, il y a pire non ?).

Iggy Pop, c’est un roc ! … c’est un pic… c’est un cap ! Que dis-je, c’est un cap ? … c’est une péninsule !

Sur la forme, il a explosé les codes du rock qui commençait à s’embourgeoiser, tout en redéfinissant pour longtemps (jusqu’à maintenant ?) ce qu’est le cool dans la musique amplifiée.

Sur le fond, il a ridiculisé tout un pan de ce courant musical qui ne pensait le rock qu’en termes de performances techniques. Non, sur ce plan là James Osterberg n’en avait strictement rien à f… de la technique, ni de la sacrosainte révérence aux années 1960. Lui, c’était Néron, il était là pour foutre le feu et regarder les lambeaux de la vénérable culture populaire partir en fumée.

Grâce à Iggy Pop, c’est l’âge d’or du do it yourself qui explose, d’abord aux Etats-Unis, puis en Angleterre, où des têtes à claques talentueuses qui crachaient sur l’autorité et toutes les figures tutélaires de la musique, lui réservèrent un accueil digne des plus grands.

Malgré sa vie plus que dissolue, Iggy, la seule icône du Punk, traverse les décennies avec l’élégance des génies incontrôlables. Et, je ne sais pas vous, mais on a tous connu dans notre entourage des personnalités géniales et touchantes, telles qu’Iggy Pop, qui brulaient la vie par les 2 bouts. Feu-follets intangibles, avec le recul, on se demande toujours ce qui se passe dans leur tête. Généralement, ces personnes ne sont plus là pour en parler. Mais, dans le cas d’Iggy Pop, ce n’est heureusement pas le cas, d’où l’intérêt de recueillir ses impressions rétroactives.

Sur ce plan là, le film de Jim Jarmusch remplit amplement sa mission : il est extrêmement touchant, surtout dans les moments où Iggy Pop et Scott Asheton évoquent les échecs du groupe qui, rappelons-le n’a jamais eu de succès populaire. Les interviews, certainement menées peu avant le décès de Scott Asheton, montrent un James Osterberg sensible, toujours à l’écoute d’un Scott vieilli, dont les traits trahissent une vie de dur labeur (Scott a dû rebondir après l’échec du groupe et a participé à différents formations plus ou moins anecdotiques tout en travaillant dur pour gagner sa vie : chauffeur de taxi, gardien, ouvrier…).

La dichotomie entre James Osterberg, en forme et à la coiffure impeccable, et Scott Asheton, très atteint physiquement, est en soi un moment de bravoure du documentaire.

Reste la nécessaire évocation du génie du groupe en action. C’est là où le bât blesse. Car la plupart des images d’archive du film sont archi-connues : le fameux Live au Cincinatti pop festival  de 1970 dans lequel le présentateur tv commente en direct les délires d’Iggy tel un commentateur sportif, le Delta Pop Festival de 1969 avec la fameuse croix gammée de Ron Asheton…

Même les interviews d’Iggy Pop sont très connues : le passage où il explique qu’il ne veut pas faire partie d’un quelconque mouvement : ni rock, ni punk, ni rien du tout (c’est très Punk d’ailleurs comme attitude 😉 ), le moment fun où il précise que sa plus grande fierté est d’avoir mis fin aux 60s…

Jim Jarmusch a donc dû composer avec cette problématique impossible à élucider : comment rendre compte de l’énergie d’un groupe sans pouvoir s’appuyer sur des images originales ? Bien entendu, si vous connaissez mal le groupe et que vous n’avez jamais vu ces images, ce documentaire peut servir d’introduction intéressante. Encore que le montage choisi par Jarmusch desserve un peu l’énergie brute du groupe. Un petit conseil : faites un tour sur Youtube, vous pourrez voir la plupart de ces extraits de concerts dans des versions non-charcutées.

Bien entendu, le projet de Jim Jarmusch n’était pas de faire un film documentaire de plus sur le groupe de Détroit. La touche artistique de Jarmusch est très présente : elle se formalise par une utilisation systématique de transitions animées, permettant de pallier à l’absence d’images, venant tantôt appuyer la voix d’Iggy ajoutant une atmosphère low-fi très DIY et tantôt faire le contrepoint sur une situation scabreuse avec de petites touches humoristiques. Le résultat est relativement intéressant sur la forme, même si on regrettera le côté un brin systématique du procédé.

Enfin, la seule petite chose que je reprocherais à Gimme Danger tient à la personnalité de son réalisateur. Jim Jarmusch est un metteur en scène privilégiant les ambiances cool et les déambulations éthérées. Difficile de trouver une personnalité plus éloignée de celle du Iggy Pop des années Stooges.

Ce groupe a dès ses débuts constamment repoussé les barrières : du bon goût, du cool, de la déférence aux aînés, aux modèles, les barrières du bien et du mal, et de la musique elle-même. L’existence de ce groupe questionne la nature profonde de ce qu’est le rock. Jarmusch, quant à lui, a toujours privilégié l’inverse : en Droopie cool et raffiné, il célèbre dans ses films le bon goût, les déambulations modestes, les ambiances urbaines en demi-teinte (voir Paterson). Surtout, il a choisi son camp : celui d’une certaine nostalgie culturelle. Rappelons qu’avant Paterson, Only Lovers Left Alive contait les déboires d’Adam, musicien oisif ayant influencé des siècles durant artistes et musiciens avant de vivre reclus en se lamentant sur l’état du monde actuel, tout en boudant dans une maison délabrée dans un quartier déserté de Detroit.

Iggy Pop ≠ Adam

Dans ce contexte, le documentaire ne pouvait qu’être très éloigné de ce qu’aurait fait un Scorsese (Shine a Light pour les Stones).

Et pourtant, les faits sont là : Jarmusch et Osterberg sont des amis de longue date et ce dernier n’est plus l’animal sauvage des années 70. Si Jarmusch ne parvient pas totalement à réconcilier le mythe stoogien de la légende Iggy Pop, sa sincérité mérite le coup d’oeil.

Ainsi, le résultat n’est pas flamboyant, et alors était-ce réellement le but ? Ce film documentaire nous emporte, tout en rendant enfin l’hommage que le cinéma doit à ce groupe mythique qui a réinventé le rock en le dynamitant.

14
Note globale
Noodles

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