La Forme de l'eau-h
Note de la rédaction :

« Borges disait que si on parvient à écrire un poème qui englobe le monde, le poème devient le monde. » Guillermo Del Toro, Lyon 2017

2018 sera sans doute une année particulière pour Guillermo Del Toro. Après la consécration à Venise et un Lion d’or pour La Forme de l’eau (The Shape of water) synonyme de premier grand prix international, Guillermo Del Toro a vécu un Festival Lumière riche en émotions et enchaîne les récompenses avec notamment le Golden Globes 2018 du meilleur réalisateur pour ce même film, en attendant les Oscars. Cette triple consécration est largement méritée tant La Forme de l’eau s’avère une nouvelle fois à la hauteur du talent du cinéaste mexicain. Critique.

Une (r)évolution pour Guillermo Del Toro

Moins dense et complexe en apparence que ses précédents films, La Forme de l’eau surprendra en premier lieu les fans inconditionnels du réalisateur. Lors de sa master class donnée en marge du Festival Lumière, Guillermo Del Toro a pourtant insisté sur son importance : « ce film est le plus adulte. Tous mes films sont personnels mais celui-ci est plus risqué, j’ai voulu parler de problèmes d’adulte ».

Nous ne sommes pas obligés de partager cette opinion (Guillermo Del Toro en est-il lui-même réellement persuadé ?), tant les films de Del Toro nous ont toujours satisfaits sur ce plan-là, mais une chose est certaine : La Forme de l’eau est peut-être son film le plus à même de satisfaire un public rétif aux codes du film fantastique traditionnel et du blockbuster. En talentueux alchimiste, Del Toro semble avoir trouvé le juste dosage pour faire chavirer autant l’intellect que les âmes de midinette d’une audience la plus large possible.

Si vous lisez de temps en temps ce site web, vous aimez sans doute le cinéma de Guillermo Del Toro et vous avez peut-être déjà vécu ce moment où vous avez dû expliquer pourquoi ce cinéaste était autre chose qu’un simple faiseur et un esthète magnifiant la beauté des monstres. L’avantage de ce film est que vous n’aurez pas à faire cet effort, La Forme de l’eau étant un film dont les enjeux en font une oeuvre relativement accessible et dont la forme narrative se calque plus aisément aux attentes du grand public.

Comment Del Toro y est-il parvenu ? La Forme de l’eau repose sur un pitch relativement simple (ce qui ne signifie pas qu’il est banal) et sur l’univers très balisé de la Belle et la Bête.

Si le cinéma regorge d’histoires plus ou moins inspirées de ce conte, certains réalisateurs ont très tôt eu l’audace de pervertir les thématiques initiales : de King Kong (1933), dans lequel l’amour irraisonné de la Bête pour la Belle le conduira à sa mort, à La Mouche (1986) qui verra le prince charmant se transformer en bête, la relation d’attraction/répulsion entre les deux protagonistes ont toujours eu un impact sur le public.

Sexualité et monstruosité

C’est dans ce contexte que l’oeuvre de Guillermo Del Toro parvient à renouveler à sa manière ce mythe. Dans la tradition populaire, le rôle du monstre permet à l’héroïne de maîtriser sa peur et de franchir un cap dans son existence. La dichotomie entre une attirance un temps enfouie et des angoisses de dévoration et de mort qui assaillent la Belle face à la Bête est une allégorie du trouble assaillant la jeune femme dans la rencontre profonde de l’autre – et du masculin dans l’intime de la sexualité. Dans La Forme de l’eau, Elisa Esposito (formidable Sally Hawkins) semble au contraire bien se connaître d’un point de vue sexuel et se sert de cette altérité monstrueuse pour mieux se connaître. Muette et traitée avec un certain dédain par la plupart de ses congénères, hormis par son voisin homosexuel (Richard Jenkins) et sa collègue noire (Octavia Spencer) qui doit elle-même assumée une vie compliquée entre un mari inexistant et la rudesse de sa condition sociale, elle subit une vie monotone rythmée par son réveil, sa séance de masturbation quotidienne dans sa baignoire et ses trajets en bus. Jusqu’au jour où elle découvre dans le centre militaire top secret où elle travaille en temps que femme de ménage cette créature amphibie.

La force du film est de ne pas se contenter d’aborder la rencontre et l’apprivoisement mutuel se muant peu à peu en véritable histoire d’amour. Le sous-texte est constamment présent à l’écran : quand tout le monde vous traite comme un « monstre », il n’est pas illogique de finir par s’identifier à eux. Qu’est-ce qui vous empêcherez dès lors de vous sentir attirés sexuellement par eux ? La peur n’est-elle pas le premier symptôme d’une forme de trouble sexuel ?

Une vue parallaxe

Le pitch de La Forme de l’eau est somme toute assez classique : un amour impossible, une menace représentée par un agent fédéral (un Michael Shannon absolument génial comme d’habitude) et une énigme : d’où vient cette créature et quel lien mystérieux existe-t-il entre elle et cette jeune femme ? Le tout s’appuie sur une mécanique efficace jonglant entre le polar dans un contexte de Guerre Froide et un humour potache très bien senti.

Elisa développe peu à peu un lien avec la créature en l’initiant à la musique et aux « nourritures terrestres », et apprend à communiquer avec lui par le langage des signes. Ce n’est que lorsqu’elle réalise que son nouvel ami est en danger que le film prend une tournure plus épique.

Encore une fois chez Del Toro, on devient humain par ses actions et non par son aspect extérieur : Elisa ne dira pas autre choses à ses compagnons « si nous ne faisons rien, nous ne  sommes pas plus humains [que les hommes de la CIA]. »

Une nouvelle fois l’arc narratif emprunté par Guillermo Del Toro fait écho à l’ensemble de son oeuvre. Comme il l’a lui même évoqué durant sa master class, il s’efforce de faire cohabiter le réel et l’imaginaire car il s’agit, selon lui, de la meilleure façon de s’approcher de la vérité. Et cela tombe bien : « la structure narrative des contes est très proche des films d’horreur… »

Ainsi, si pour parvenir à une vision plus réaliste de ce que l’on veut dire il faut paradoxalement savoir passer par l’imaginaire, le fantastique demeure le meilleur vecteur pour réinterpréter le monde dans lequel on vit. Tout n’est en quelque sorte qu’une question de perspective.

Selon Del Toro, pour raconter des histoires, l’homme a deux possibilités, et ce depuis l’âge des cavernes : reproduire le réel ou le réinterpréter par le biais de l’imaginaire. Lui, se situe à mi-chemin et prend soin de choisir la bonne distance pour réinterpréter le monde.

Tourné dans des tonalités bleutées et baigné dans un style volontairement suranné, La Forme de l’eau (The Shape of water) est une romance iconoclaste et une déclaration d’amour pour le cinéma de monstres – on pense évidemment à L’Étrange Créature du lac noir mais aussi à Frankenstein, King Kong et Dracula – mais aussi aux comédies musicales et au cinéma de l’Age d’or.

Dans La Forme de l’eau, l’amour de Del Toro pour tous les genres s’exprime comme jamais et les innombrables détails et clins d’œils en font l’un des plus beaux hommages au cinéma tout en lui insufflant une modernité salutaire grâce à des thématiques très actuels. Etrange, magique et immédiatement accessible, La Forme de l’eau est une porte d’entrée idéale à l’oeuvre de l’immense cinéaste mexicain.

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