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Note de la rédaction :

Choix de sujet a priori étonnant pour un réalisateur sortant de deux films musicaux, First Man s’inscrit tout de même dans la lignée de Lalaland, permettant à Damien Chazelle de poursuivre sa plongée dans le folklore américain moderne. Comédie musicale d’abord, célébration des icônes maintenant.

Alors First Man, vulgaire biopic ? Classique dans sa structure, le film de Chazelle correspond au genre, alternant sur dix ans entre la vie familiale et professionnelle de Neil Armstrong, oscultant bien sûr la tension ainsi crée par ces deux pôles. L’enjeu est ainsi déplacé de cette mission que l’on sait victorieuse, vers le combat d’un homme contre son propre enfermement psychologique.  Gosling interprète, dans le mutisme dont il est coutumier – et qui confine presque ici à l’autisme – un personnage taiseux, sombre, animé par un motif inconnu, si ce n’est peut-être la mort de sa fille, ou simplement la volonté sans faille, commune aux personages de Chazelle, de poser le pied sur la lune.

C’est dans le traitement de son histoire que Chazelle sauve la mise. Dans un film qui aurait très facilement pu s’échouer dans un patriotisme nauséabond, le réalisateur parvient à tenir le discours politique à bon distance de son récit. Le vecteur de l’émotion n’est ainsi pas la fierté nationale mais la famille : lorsque Armstrong arrive sur la Lune, ce n’est pas le drapeau que ce dernier dépose sur le sol lunaire, mais le bracelet de sa fille. Si la politique s’immisce parfois dans le film, comme rappel essentiel de la nature de cette course à la lune en contexte de Guerre Froide, elle est toujours mise à l’écart d’un film dont l’épicentre est bien Armstrong, et non les multiples opérations qu’il nous est donné de voir. Des opérations que l’on observe depuis le point de vu de cet astronaute, quitte à fatiguer. Car sans proposer une caméra que l’on pourrait réellement qualifier de subjective, First Man ne cherche pas à illustrer ce pan de la conquête spatiale, mais à en offrir l’expérience. Sans répit, le film ne donne que peu d’occasions de voir les évènements de l’extérieur, que ce soit de l’extérieur des appareils, ou de l’extérieur de ce microcosme de la NASA et de la famille. Seule des bribes nous parviennent ainsi du monde extérieur et du doute croissant de la population américaine face au programme lunaire. Ce sentiment d’enfermement tient donc à tout ce que le récit met de côté (ce qui explique les opinions critiques sur un film qui évite les sujets du racisme et de la politique notamment), mais aussi à la mise en scène, bien plus interne qu’externe, qui pousse le film vers l’abstraction.

 

Le traitement visuel se veut tout d’abord très fidèle au matériel disponible à l’époque. 35mm pour la majorité du film, 16mm dans les séquences qui pourraient être issues d’archives – et une concession à la modernité, l’Imax 70mm lors de l’alunissage. Dans la beauté des images, c’est une ambiance anxiogène qui perdure tout le long du film, sans offrir le moindre répit. Dans l’Étoffe des Héros, autre grand film sur la conquête spatiale, Kaufmann filmait l’alternance entre claustrophobie et grands espaces américains, et offrait une respiration à son récit. Chazelle, lui, filme presque exclusivement à la longue focale, que ce soit le matériel technique, et autres opérations liés au vol, mais aussi les visages, enfermés à l’excès, sans cesse collés à la caméra, tout cela dans un film qui ne semble pas compter plus d’une dizaine de plan larges. Le gimmick s’essouffle et lasse parfois, puisque utilisé en continu, mais ne peine jamais à insuffler dans les moments nécessaires une tension qui pourrait pourtant être handicapée par cette permanence. Les séquences dans l’espace tendent ainsi vers l’abstraction, collection d’image malmenée se réduisant aux oscillations et vibrations, amenuisant la perception pour nous ramener à la sensation. Les plans permettant de respirer se réduisent ainsi à néant, l’ensemble concourant à enfermer le film, mimant l’enfermement des cosmonautes dans leurs appareils, d’Armstrong dans sa psychologie torturée, de l’épouse de ce dernier dans un foyer qui s’effondre.

Sans jamais égaler le génie de Whiplash, le troisième film de Damien Chazelle continue de prouver l’inventivité du réalisateur, et proclame son originalité, à travers des parti-pris esthétiques et structurels forts, dans lesquels résident son propos. Un film qui se développe à travers ses images et son montage, non son histoire et ses mots.

Delarge

About Delarge

J’aime rappeler l’héritage des trésors qui façonnent encore aujourd’hui le cinéma, et en amateur de contre-culture et de psychédélisme qui fleure bon les 60-70’s, je révère bien sûr particulièrement le Nouvel Hollywood, et tous ses rejetons.

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