Festival Lumière 2019 : Bilan de la 11e édition

By 3 novembre 2019 novembre 7th, 2019 Gros plan
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Suite à une édition 2018 que l’on avait trouvé un brin feutrée, c’est peu de dire que l’on attendait ce 10ème anniversaire avec impatience. Bilan de l’édition 2019 du Festival Lumière.

Une programmation impressionnante

Une programmation impressionnante, mais en même temps les jeux étaient quasiment déjà faits lorsque Thierry Frémaux a annoncé au mois de juin dernier le nom du récipiendaire du Prix Lumière 2019 : Francis « God » Coppola. Nous n’irons pas jusqu’à le qualifier de « dieu » de tous les cinéphiles, car il y a autant de dieux que de chapelles, mais plutôt l’inspirateur de toute une génération de cinéastes. Bong Joon-ho lui rendra d’ailleurs un hommage touchant lors de la remise du prix en précisant qu’une des scènes du Parrain lui a servi d’inspiration pour son premier court-métrage.

Si l’édition 2018 a été l’occasion de découvrir en salle Roma d’Alfonso Cuarón quelques mois avant sa diffusion sur Netflix, cette année encore le Festival fait le tour de force de diffuser quasi en exclusivité en France The Irishman de Martin Scorsese, le tout… en sa présence !

La force du Festival Lumière a toujours été de faire la part belle aux invités qui, venant partager leur passion pour le cinéma, présentent des films qu’ils apprécient et qui n’ont pas forcément de lien direct avec leur actualité. Ainsi, plus que de simples rétrospectives, le festival est un creusé mêlant personnalités appartenant à des univers parfois divers, simples cinéphiles et grand-public. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des spectateurs un peu perdus, parfois un brin décontenancés, se retrouver dans des séances disons pour le moins pointues.

Alors, cette 11ème édition, était-ce un bon cru ?

La réponse est un oui franc. Contrairement à l’édition précédente qui manquait peut-être d’une certaine forme de cohérence (peut-être que la carrière de Jane Fonda n’était pas le terreau le plus fertile pour cela) et qui pouvait laisser de côté un pan de la cinéphilie, cette édition s’est avérée aventureuse – que de films grandioses prenant toute leur dimension sur grand écran ! (Le Pont de la rivière Kwaï de David Lean, La Grande évasion de John Sturges, Papillon de Franklin J. Schaffner et surtout L’Homme qui voulut être roi de John Huston dont la copie restaurée est tout simplement impressionnante) – classique et toujours aussi exigeante.

Autour d’invités aussi prestigieux que Frances McDormand, Daniel Auteuil, Bong Joon-ho, Donald Sutherland, Marco Bellocchio, Marina Vlady et Gael García Bernal, nous avons pu redécouvrir leur carrière qui offre une diversité de genres et de productions tout à fait pertinente.

Pour ce 10ème anniversaire, le Festival Lumière surfe sur le renouveau du cinéma « classique » en lançant une nouvelle section dite Lumière Classics, accueillant les plus beaux films restaurés de l’année, proposés par les archives, les producteurs, les ayant-droits, les distributeurs, les studios et les cinémathèques. C’était l’occasion de voir sur grand-écran Citizen Kane (Orson Welles, 1941), La Règle du jeu (Jean Renoir, 1939), M le maudit (Fritz Lang, 1931), Voyage à Tokyo (Yasujirô Ozu, 1953) et bien d’autres. Soulignons d’ailleurs l’émergence d’éditeurs et de personnalités aussi passionnés que passionnantes que Manuel Chiche, gérant de La Rabbia et de The Joker, distributeur de Parasite en France (plus de 1,5 millions de spectateurs !), qui font beaucoup pour qu’une nouvelle génération de cinéphiles découvrent ce cinéma sans frontières grâce à leur travail exigeant.

Un strapontin pour le genre

L’année dernière, nous regrettions la faible présence du cinéma de genre au Festival Lumière. Il s’agissait d’un constat très largement partagé par nombre de cinéphiles. Il faut croire que les programmateurs ont compris le message cinq sur cinq. En diffusant ni plus ni moins que la trilogie Zombies de George A. Romero, c’est non seulement accueillir le meilleur du cinéma de genre, mais c’est surtout rendre hommage à l’un des plus importants cinéastes contemporains, disparu malheureusement il y a déjà 2 ans. La Nuit des morts-vivants (1968), Zombie (1978) et Le Jour des morts-vivants (1985) ont chacun à leur manière révolutionné le cinéma de genre en lui insufflant un discours farouchement contestataire et politique dénonçant tantôt la guerre du Vietnam et le pourrissement d’une société gangrenée par le racisme, le capitalisme et la société de consommation. Cette redécouverte  en copie restaurée sur grand écran fut indéniablement l’un des temps forts du festival.

L’autre moment clé pour les amateurs de cinéma de genre fut la soirée dédiée à Gaspar Noé avec ni plus ni moins que la projection d’Irréversible, ainsi que la nouvelle version du film intitulée Irréversible – Inversion intégrale et son moyen-métrage Lux Æterna, inédit, en présence de Gaspar Noé.

Enfin, que serait le festival sans la découverte de pépites ? La première a indéniablement été l’exceptionnel cinéconcert du film fleuve La Roue d’Abel Gance  : 7 heures de projection samedi et dimanche avec l’Orchestre national de Lyon ! Film monstre qui n’a jamais été montré depuis 1923, La Roue a été reconstitué grâce à 3 copies, le scénario original, 46 boites de chutes et de rush et la liste musicale qui a été jouée lors de la première en 1923. Quel travail  de la part de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé !

Les séances Forbidden Hollywood : les trésors Warner ont recelé de pépites à redécouvrir. Nous avons particulièrement apprécié Jewel Robbery de William Dieterle (1932) une brillante comédie cynique annonçant la screwball comedy dans sa volonté de dénoncer les faux semblants de la haute société, avec William Powell et Kay Francis, éblouissants.

La carte blanche à Bong Joon-ho a été l’occasion de découvrir la drôle de comédie A Short Love Affair de Jang Sun-woo (1990), un film à la tonalité étrange, à la fois très naturaliste et détonant par ses ruptures de ton annonçant en cela le cinéma coréen tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Des moments « culte »

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Couronné en mai dernier par le jury du Festival de Cannes en remportant la Palme d’or pour Parasite, Bong Joon-ho était l’une des attractions principales de cette édition. Il s’est livré à une masterclass en compagnie de Bertrand Tavernier et a présenté plusieurs de ses films lors d’une rétrospective très suivie par le public. Sa semaine lyonnaise s’est conclue par la remise du Prix Lumière à Francis Ford Coppola après avoir lu un beau discours illustrant son admiration pour Coppola.

Mais passons au culte, aux moments qui marqueront sans doute des milliers de cinéphiles. Une remarque de Bertrand Tavernier, très en verve cette année, permettra de mieux cerner le phénomène : « on ne voulait pas de Brando, ni de la Sicile. On voulait couper Cotton Club. Maintenant, ces films ressortent en version longue. »

« Mon objectif était d’expérimenter quelque chose de nouveau : le film de mafia, de guerre, de vampire… »

La masterclass de Francis Coppola a été l’un des grands moments du Festival. Comme Francis Coppola le reconnaîtra avec une modestie étonnante : « ce n’est pas une masterclass, car je ne suis pas un maître et il n’y en a pas dans le cinéma. A la limite seul Martin Scorsese pourrait animer une masterclass car lui seul a suffisamment étudié le cinéma pour être qualifié de « maître » ».

Cet échange emprunt de sagesse, contrairement aux échos médiatiques qui n’ont retenus que sa sortie sur Marvel, sera l’occasion de comprendre à quel point sa formation aux côtés de Roger Corman lui a appris à dépasser les contingences matérielles. Ce qui peut évidemment faire doucement sourire quand on songe au tournage d’Apocalypse Now ainsi que ceux de Coup de Coeur et Cotton Club, qui furent tous deux des gouffres financiers. D’ailleurs, Bertrand Tavernier, un brin moqueur soulignera ce paradoxe : « quelle a été la réaction de Roger Corman en voyant Apocalypse Now ? »  osera-t-il. Francis Coppola répondra avec sagesse : « tout dans le film était vrai. Roger Corman a dû penser que j’étais fou, il faut dire que le film m’a totalement dépassé. J’étais loin d’imaginer cela ».

Le cinéphile ressortira revigorer de cette rencontre et, comme Francis Coppola le dira lui-même, l’apprentissage étant la seule source de plaisir qui n’est pas dangereuse pour la santé, il se peut que cet échange passionnant crée des vocations.

D’ailleurs, lors de la fameuse remise du Prix Lumière, Francis Coppola se tournant vers Bong Joon-ho a désigné en quelque sorte l’un de ses successeurs : lui annonçant que lui-aussi allait devenir immortel grâce au cinéma et inspirera à son tour d’autres générations d’artistes. Le cycle de la création est assuré.

C’est ce genre de moments que l’on vient chercher en assistant au Festival Lumière. Ces moments où le temps se suspend. Où promotion, marketing et ego trip cèdent place à de purs échanges emprunts de générosité et d’amour pour le 7e art.

 

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