Everyday Rebellion
Note de la rédaction :

Everyday Rebellion est un documentaire allemand de Arash T. Riahi et Arman T. Riahi (2014). Il n’est malheureusement pas encore sorti en France. Critique.

Il y a quelque chose de pourri…

Les frères Riahi sont nés en Iran et vivent en Autriche depuis 1982. Ils se sont lancés dans une aventure passionnante qui leur a permis, et nous permet avec eux, de faire un tour du monde. USA, Syrie, Ukraine, Paris, Madrid, Copenhague… Un véritable voyage qui nous propose une rencontre avec quelques individus qui cherchent avec les moyens du bord, à entrer en résistance, à réorienter leur société.

Pourtant les situations et les motivations sont toutes différentes : faire cesser le machisme en Ukraine, faire tomber une dictature en Syrie, freiner le néo-capitalisme ultra libéral en manifestant à Wall Street… ; certains y risque leur peau, d’autres de devoir s’expatrier, d’autres quelques jours de prison, une empoignade musclée avec des agents de police ou une simple amende. Le film pourrait trouver là un écueil fatal.

Mais ce qui intéresse les frères Riahi c’est la manière. Les protagonistes présentés sont des adeptes de l’action non-violente. Et c’est autour de ces multiples manières d’engager des actions contestataires pacifiques que l’unité du film se construit.

Résistance pacifique, désobéissance civile: mode d’emploi

Le film a un parti pris esthétique évident : filmer au plus près des gens, on voit débouler devant nous, dans une intimité presque gênante, des inconnus ou des stars de l’action protestataire (Inna Shevchenko, une des fondatrices du mouvement des Femen ou la jeune Egyptienne qui a posté une photo d’elle nue sur Facebook). Le génie des Riahi, c’est de ne pas filmer leur enveloppe corporelle, mais leur état d’esprit : leur colère, leur calme, et pour certains leur humour.

Et pourtant le corps est très présent dans ce film car il est, pour certains, l’outil principal de leur action : mise à nue, occupation de l’espace, chorégraphie de groupe. Ce sont des danseurs, des corps de ballets qui se mettent en scène pour exister et faire exister leurs revendications.

Ce sont des artistes visuels aussi : ceux-là ne veulent pas se montrer mais s’exprimer à travers leurs œuvres déposées aux quatre coins des villes, au détour d’une rue qui, au jour, révèleront au plus grand nombre qu’il y a quelqu’un quelque part qui pense peut-être comme vous et que vous n’êtes pas seul à douter. Leur action se transforme parfois en véritable performance (vous apprendrez dans ce film les choses incroyables que l’on peut faire avec des balles de ping-pong ou des ballons et des glaçons).

Et puis, il y a ceux qui réfléchissent sans prétention artistique, à ce qui peut être concrètement fait pour empêcher des expulsions de gens de leur appartement, pour déstabiliser un régime, et ceci en touchant le plus grand nombre : par la parole, la capacité de convaincre, en proposant des actions simples que l’on peut s’approprier de 7 à 77 ans.

L’intérêt du film est de montrer que le résistant de base peut avoir de multiples visages : de la Barbie guerrière des Femen, à l’activiste serbe très cérébral, en passant par l’étudiante espagnole et sa grand-mère. Car finalement, tous ces gens n’ont presque rien en commun et, au fond, il n’est pas sûr que la grand-mère espagnole apprécie les abattages de croix à la tronçonneuse des Femen. Après avoir vu ce film on ne peut que se poser la question : n’y aurait-il pas un rebelle qui sommeille en chacun de nous ? En tout cas, on a drôlement envie de se trouver une cause à défendre (si toutefois on n’en avait pas).

Utopie gnangan ?

C’est à un véritable exercice d’équilibriste que les frères Riahi se livrent. Car beaucoup de questions se posent : c’est bien beau la non-violence, mais quand on est violemment opprimé ou réprimé, est- ce une attitude tenable ?

Le film éclaire sur ce point également (car il y a de véritables séminaires de contestataires pour faire des échanges d’expérience) : le but du jeu c’est, par l’action non-violente, de ne pas se disqualifier et de pouvoir faire partie du monde amélioré qu’on aurait contribué à faire naître. Histoire de pouvoir en profiter un peu.

Mais ça aussi, c’est bien joli. Quand on est menacé de mort et qu’on doit quitter son pays parce qu’on s’est trop exposé ? Que faire ? On a intérêt à avoir un réseau de gens bienveillants prêts à payer un billet d’avion, un pays qui donne l’asile… Bref, il faut d’abord se faire un réseau (vive Facebook ?!), et un réseau efficace… sinon on se fait choper et condamner à mille coups de fouets (mais peut-être qu’avec un peu de chance, les médias vont en parler, et on en recevra moins).

Ce film interroge définitivement notre courage et nous met en éveil. Et c’est là sa grande réussite.

Face aux interrogations frénétiques que suscitent en nous ce film, la caméra des frères Riahi sera toujours restée calme et posée, définitivement non violente elle aussi, sachant même nous réserver quelques moments de poésie et d’humour.

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NOTE GLOBALE
Esther

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