dheepan
Note de la rédaction :

Note de la rédaction :

Dheepan de Jacques Audiard met une nouvelle fois sur le devant de la scène un phénomène que je croyais (pauvre de moi) fini depuis des années. Je parle de l’incapacité d’une partie de la critique et, ma foi, d’une infime partie du public français à faire la part des choses entre un phénomène social et une forme de narration s’inspirant, de près ou de loin, de la réalité. Critique.

Et oui, au risque de déstabiliser tout un pan de la critique progressiste, et néanmoins à côté de la plaque sur ce coup, Dheepan ne raconte pas une certaine réalité sociale des banlieues, tout comme Un Prophète ne décrivait pas la vraie vie dans les prisons avec ses gangs corses, musulmans et j’en passe… Au contraire, Jacques Audiard immerge, une nouvelle fois, son récit dans un contexte social pour raconter l’ascension d’un personnage en construction, violent, trouble mais, en tout cas, hors du commun.

En cela Dheepan est très proche d’Un Prophète. Ces deux films racontent l’ascension sociale d’outsiders totalement déconnectés avec la vie normale : quand dans Un Prophète, le héros ne savait ni lire ni écrire en arrivant en prison, dans Dheepan, le personnage principal ne parle tout simplement pas le français. Comment, dans ces conditions (et sans même parler du contexte social), ces deux personnages vont parvenir à s’en sortir ? C’est ce que ces deux films racontent.

Synopsis :

Fuyant la guerre civile au Sri Lanka, un ancien soldat (Antonythasan Jesuthasan, impressionnant), une jeune femme (Kalieaswari Srinivasan, extraordinaire) et une petite fille (Claudine Vinasithamby, toujours très juste) se font passer pour une famille. Réfugiés en France dans une cité sensible, se connaissant à peine, ils tentent de se construire un foyer.

Comme le synopsis le laisse entendre, Dheepan est avant tout l’histoire d’un parcours, chaotique et passionnant, car il nous laisse entrevoir la vérité se cachant derrière certaines expressions toutes faites ou certains néologismes paresseux : non, un « migrant » ne quitte pas son pays de gaité de coeur, oui les vendeurs de fleurs ou d’objets à la sauvette ont certainement mieux à faire que de se faire insulter ou gentiment ignorer à longueur de journée.

En cela, la première moitié du film est tout simplement ce qui a été fait de mieux dans le cinéma contemporain francophone sur ce sujet : tout y est fin, profond et sans pathos.

Ensuite, Jacques Audiard parvient à recréer avec une certaine densité formelle, alliée à un puissant sens du détail, ce que ce parcours de réfugié implique, tout en rejetant un misérabilisme, superflu ici. Car, oui, Jacques Audiard ne cherche pas à décrire avec minutie la lente intégration de cette « famille recomposée ». Comme souvent dans sa filmographie, Audiard préfère dérouler une intrigue musclée, privilégiant la forme au sous-texte sociologique ou politique.

Mais je vous arrête tout de suite les amis : qui dit privilégier la forme plutôt qu’un pseudo discours sociologique ou politique, n’implique pas forcément délaisser le fond. Bien au contraire, j’ai envie de dire…

La part de romanesque

Il faut le dire et le redire : Jacques Audiard est sans aucun doute l’un des meilleurs cinéastes français en activité. Dheepan est peut-être son projet le plus équivoque tant les sujets abordées pourraient porter à confusion. Je ne vais pas entrer dans les détails, vous n’avez qu’à lire la plupart des critiques (plutôt de gauche) lui reprochant sa vision soit-disant réactionnaire et alarmiste de l’état des banlieues (la critique des Inrocks en est sans doute la quintessence poussive et ridicule).

Que reprochent ces critiques au film de Jacques Audiard ?

Si on prend la critique de Jean-Marc Lalanne, passé la comparaison totalement hors sujet avec la série The Americans – série excellente mais qui questionne, avec finesse, la citoyenneté et le concept d’intégration, et non la construction d’un homme à travers sa plongée dans un milieu hostile (thématique chère au cinéaste d’Un Prophète) – ce que lui reproche le journaliste est en premier lieu sa peinture fantasmée des banlieues, en contraste avec sa vision d’un ailleurs idyllique lors de la scène finale. Les critiques s’en donnent également à coeur joie sur sa manière de faire surgir une violence totalement inouïe dans un tel contexte. Cette entrée d’une violence surréaliste dans une narration jusqu’alors réaliste pose problème à de nombreux critiques. Ce qu’ils n’ont tout simplement pas vu, c’est la part de romanesque dans laquelle ce film baigne tout au long de l’histoire.

Un seul exemple : la cage d’escalier, symbole de tous les fantasmes, magnifiée par un découpage et une photo à tomber parterre, rappelle que ce lieu de transit (avec un pitbull ressemblant à un cerbère) est aussi l’endroit de passage obligé que le héros devra franchir pour s’émanciper.

Mais finalement, ce qu’on lui reproche surtout, c’est son absence d’idéologie. C’est un comble pour un cinéaste qui se tue à filmer les minorités et les déshérités depuis le début de sa carrière. Et oui, sachez que donner du poids à des minorités dans un film de genre a 100 fois plus d’importance que de décrire la misère (fantasmée ou non) dans laquelle ces minorités sont supposées vivre. Le jour où les minorités ne seront plus infantilisées et irrémédiablement renvoyées à leur supposée incapacité à s’en sortir seuls (suivez mon regard vers La Loi  du marché), on aura fait un grand pas en avant. Un Prophète et, maintenant, Dheepan, nous ont permis de découvrir d’immenses actrices et acteurs au charisme et au talent rarement vus dans la plupart des films français depuis… Depardieu et Dewaere ? (Non, on est peut-être un peu vaches…). Alors, pour conclure ce paragraphe, non un méchant n’a pas de couleur de peau au cinéma, il est juste crédible ou non. Point.

Pour répondre à toutes ces critiques, je vais me permettre de rappeler certaines notions de base du cinéma en trois points :

  1. Un film n’est pas un sujet de dissertation : il ne doit pas nécessairement être démonstratif, ni même servir un discours, auquel cas le cinéaste le préciserait au cours de ses interviews et, en tout état de cause, le film ne s’achèverait pas dans un bain de sang surréaliste…
  2. Les intentions du réalisateur ne sont pas forcément à interpréter en fonction de l’histoire au premier degré (quitter les banlieues françaises et trouver un eldorado ailleurs), ni dans le contexte social ou politique, ni même dans la violence du personnage principal… Encore une fois, le regard du réalisateur n’est pas forcément celui du personnage principal. Les intentions de réalisation d’Audiard sont plutôt à chercher dans le sous-texte pourtant évidant pour qui connaît un tant soit peu la filmographie de Jacques Audiard : la re-construction d’un homme, son émancipation et sa réussite par tous les moyens (légaux ou non).
  3. Enfin, et cela a un lien étroit avec le premier point : il faut voir le film tel qu’il est et non tel que l’on souhaiterait qu’il soit. En d’autres termes, les personnages du film n’ont pas (uniquement) vocation à être des objets illustrants un propos (convenable ou non).

Ainsi, le personnage principal, cet ancien combattant tamoul, parvient à s’émanciper, tout en retrouvant une forme de violence brutale et sauvage, certes, mais il a aussi et surtout réussi à survivre dans un milieu hostile (et je ne parle pas de la banlieue, mais bien de ce pays dont les us et coutumes et la langue lui sont totalement étrangers).

En conclusion, je vous invite vivement à aller voir Dheepan qui dépasse, et de loin, la plupart des films sortis ces dernières semaines. Et n’hésitons donc pas à soutenir Jacques Audiard contre ces critiques injustes d’une petite partie de la critique française tentant de profiter de ce projet qui peut prêter à confusion, tant le sujet est casse-gueule, pour assouvir une sorte de vendetta personnelle (je ne vois que ça comme explication tant les critiques me paraissent exagérées et infondées).

18
note globale

Fiche technique

Réalisation : Jacques Audiard
Scénario : Jacques Audiard, Thomas Bidegain, Noé Debré
Distribution : Antonythasan Jesuthasan, Kalieaswari Srinivasan, Claudine Vinasithamby, Vincent Rottiers
Pays d’origine : France
Genre : Film dramatique
Durée : 1h49
Sortie : 26 août 2015
Noodles

About Noodles

Fan de cinéma depuis longtemps, je partage mes opinions avec vous. N'hésitez pas à me donner votre avis sur mes critiques. Sur Twitter je suis Noodles, celui qui tombe systématiquement dans le piège des débats relous.

Laissez un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :