Elle_Paul Verhoeven
Note de la rédaction :

Note de la rédaction :

10 ans après le sublime Black Book, Paul Verhoeven nous revient enfin avec Elle, un long-métrage  adapté d’un roman de Philippe Djian (Oh… pour être plus précis Prix Interallié 2012). Définitivement grillé à Hollywood, Paul Verhoeven (bientôt 78 ans quand même !) a accepté de diriger cette coproduction franco-allemande dont il n’a semble-t-il maîtrisé ni le casting, ni une bonne partie de l’équipe technique, très franco-française. Alors, la greffe entre le génie subversif hollandais et le cinéma français a-t-elle prise ?

Amoral Verhoeven

Tout d’abord, précisons une première chose, dans Elle, il ne sera jamais question de morale. L’histoire de Djian (nous n’avons malheureusement pas lu le roman) semble reposer non pas sur un renversement des valeurs, mais sur une désincarnation de celles-ci : les choix des personnages ne semblent jamais dictés par des questions morales. Mais en même temps, ces derniers ne paraissent pas non plus totalement immorales et cela, Paul Verhoeven l’a très bien compris. Donc premier constat, Elle n’est ni un conte moral ni une satyre immorale : le film se positionne dans un autre registre plus subtil, qui pourra paraître désincarné à certains.

Le propos du film peut se résumer ainsi : À la tête d’une grande entreprise de jeux vidéo, Michèle (géniale Isabelle Huppert) gère ses affaires comme sa vie sentimentale : d’une main de fer. Elle semble réussir tout dans sa vie pourtant rien ne semble réellement la toucher, ni son fils totalement empoté, ni… le viol qu’elle subit au sein de son propre domicile : première scène du film débutant en hors champ et finissant dans l’horreur la plus banale. Inébranlable, Michèle ne veut pas porter plainte (on comprendra pourquoi plus tard) et se met à traquer son agresseur en retour. Un jeu étrange s’installe alors entre eux. Un jeu qui va finir par gravement dégénérer.

L’un des intérêts du film est justement que le spectateur ne sait pas grand chose : on va mener l’enquête en même temps que Michèle, tout en comprenant peu à peu le background des personnages.

La grande réussite de Verhoeven est de parvenir à insuffler cette atmosphère étrange tout en respectant la crédibilité des situations et des personnages. D’ailleurs tous les personnages, même secondaires, sont assez bien construits et jouissent de leur moment de bravoure qui en font plus que des faire-valoir (beau travail d’adaptation du roman).

Par contre, si vous connaissez un peu la filmographie de l’immense Verhoeven, il y a sans doute un truc qui doit vous surprendre à ce moment de la critique : lui l’auteur des géniaux RoboCop, Total Recall, Basic Instinct et de Starship Troopers, comment peut-il avoir « commis » un film dépourvu de morale ? La réponse est pourtant simple : qui dit amoral ne veut pas forcément dire que le film est dépourvu de critique sociale !

Esthète talentueux et créateur d’univers presque sans équivalant (La chair et le sang, Total Recall, RoboCop et Starship Troopers sont des films d’auteur, certes, mais ce sont avant tout des films ayant mis en place des univers singuliers), Paul Verhoeven a surtout excellé dans la satyre ironique de la société. Sa spécialité, si on peut dire, a toujours été de réaliser des films à deux niveaux d’interprétation : le show clinquant et volontairement putassier, tantôt dans le domaine de l’actioner tantôt dans celui du film ouvertement sexuel, et un sous-texte beaucoup plus subversif et pervers critiquant le système qui le nourrit et tout ce qui a un rapport de près ou de loin avec la bien-pensance bourgeoise.

Esthétique toc et mise en scène chic

Dans Elle, le dispositif s’avère beaucoup moins ambitieux, cinéma français oblige. Il est clair que Verhoeven a dû faire des choix et si la mise en scène penche définitivement vers un cinéma vérité (caméra à l’épaule, gros plans, cadrages sans fioritures) ce qui est un choix tout à fait respectable, la mise en place technique s’avère beaucoup plus laborieuse au détriment de notre plaisir de spectateur : une photo très, mais alors très, contestable (la désormais mythique photo sombre et vaporeuse spéciale dédicace Femis), sans parler d’un montage parfois hasardeux ce qui est très problématique pour ce genre de thriller.

Par contre, pas grand chose à redire niveau casting : même s’il est surprenant de retrouver Laurent Lafitte et Virginie Efira dans un film de Verhoeven, ils font le job remarquablement tout comme les seconds rôles (mention spéciale à Anne Consigny).

Puisque dans ce film Verhoeven ne peut pas totalement compter sur ses équipes techniques, il a su faire profil bas pour se focaliser sur l’ambiguïté du discours. La pertinence de sa mise en scène distillant son venin par petites doses va sans doute perturber beaucoup de spectateur : ces derniers étant plus ou moins pris au piège du plaisir coupable qu’ils vont prendre à rire de certaines répliques pourtant dérangeantes au détour de scènes profondément violentes.

Le film mélange avec virtuosité et un brin de sadisme des moments de douce euphorie comique et des dialogues ciselés au cordeau, rappelant l’apport du cinéma d’auteur français, avec des scènes crispantes et ouvertement empruntées au cinéma de genre. Le tout aurait pu s’avérer artificiel, mais il n’en est rien, Verhoeven parvenant toujours, en bout de course, à tenir son film.

Empruntant aux séductions du thriller, du film de genre et du drame psychologique, Verhoeven rabat les cartes et maîtrise une nouvelle fois son propos de bout en bout pour nous offrir un film certes extrêmement dérangeant (attention aux âmes sensibles), mais maniant une nouvelle fois les degrés de lecture avec virtuosité.

Fiche technique :

Réalisation : Paul Verhoeven
Scénario : Philippe Djian, David Birke
Acteurs principaux : Isabelle Huppert, Laurent Lafitte, Virginie Efira, Anne Consigny, Charles Berling
Sociétés de production : SBS Productions
Pays d’origine: France, Allemagne
Genre : Thriller
Durée : 130 minutes
Sortie : 2016
15
Note globale
Noodles

About Noodles

Fan de cinéma depuis longtemps, je partage mes opinions avec vous. N'hésitez pas à me donner votre avis sur mes critiques. Sur Twitter je suis Noodles, celui qui tombe systématiquement dans le piège des débats relous.

2 Comments

  • Laura dit :

    J’ai lu énormément de critiques sur ce film ces derniers jours, il faut dire que la bloguosphere s’agite pas mal autour de lui.
    Cependant casi toute hyper négative … et pareil pour la prestationd de Laurent Laffite.
    Tu es la première critique positive dans l’ensemble.
    Alors merci pour ton point de vu et ta revue complete.
    J’ai hate à mon tour de pouvoir me faire mon propre jugement.

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