Critiques et réseaux sociaux : tous critiques !

By 3 mai 2018 Gros plan
Note de la rédaction :

Le débat a été lancé entre nous à la rédaction de manière informelle mais trotte dans nos têtes depuis quelques temps. Avec le développement de nouveaux podcasts, l’omniprésence de chaînes Youtube cinéma, de forums, de commentaires sur Twitter ou de critiques postées sur Facebook, on peut se demander si la France entière n’est pas en mesure de devenir critique de cinéma. Ou du moins elle s’imagine comme telle. Il y a un pas, entre lâcher en deux phrases son opinion sur les réseaux sociaux (arbitrairement et sans rien justifier/argumenter) et écrire un article construit et réfléchi pour, par exemple, « Positif ». Donc peut-être que la réflexion commence par ce bout là : autrement dit qu’est-ce qui fait d’un critique un critique légitime ? Ou à partir de quand de spectateur on devient critique ? 

Puisqu’on ne peut pas partir d’un simple point de vue comptable : quand 20 millions de personnes vont voir les Ch’tis, il ne naît pas automatiquement 20 millions de critiques. De même qu’être sur Instagram ne fait pas de vous un photographe. Justifier/Argumenter ou plutôt articuler (dans le sens d’articuler une pensée) est un élément essentiel de ce processus.

Pour être critique il faut pouvoir penser un film. Pour le penser, il faut savoir lire son langage. Il n’est pas forcément nécessaire de faire une école de cinéma, de même qu’on peut bien sûr lire de la littérature sans faire d’études de lettres. Mais il faut regarder le film avec ce regard d’analyse, presque extérieur, capable de voir les différents éléments, comprendre la mécanique qui se met en place, il faut je crois accepter une certaine distance avec le film. Un film de Griffith a un montage particulier. Dans les films de Lubitsch, les portes jouent un rôle important. De même les miroirs et les escaliers dans les films de Sirk. Les acteurs chez Pialat. Le hors-champ chez Tourneur.

Un amalgame courant est celui du cinéphile qui consomme exclusivement des films de niche. Par exemple le fan de giallo, adorant le genre, a vu tous les obscurs films italiens pour peu qu’ils soient un peu gores. Il développe dans un domaine très spécifique une certaine connaissance voire une expertise. C’est un bon début. Devient-il critique pour autant ? Pas forcément. Il lui faut déjà différencier un film de l’autre, être capable d’identifier un style, une griffe personnelle, ses origines, son montage, ses acteurs, l’utilisation des couleurs, pourquoi pas en faire une lecture politique sur l’Italie de l’époque etc. Il faut aussi pour cela avoir une palette plus large, avoir vu des films d’autres époques et de styles différents pour évaluer la « grammaire d’un cinéaste » (NDLR expression un brin galvaudée mais pour le moins évocatrice) , ses références, les éventuelles citations. Aimer les films ne suffit pas.

Un autre exemple. Je peux voir un film de Tarantino sans avoir vu vraiment beaucoup de films et m’intéresser de loin au cinéma. J’ai une carte UGC depuis peu, je n’ai jamais vu un film plus ancien que 1996. Je découvre Kill Bill. Bon c’est fun, je m’éclate, ce type est un génie. Ensuite, un spectateur plus averti découvre le même film mais avec d’autres cartes pour l’interpréter, à savoir que le film est post-moderne et truffé de citations à d’autres films (entre autres japonais) que Quentin le cinéphile a repris à toutes les sauces. On aime ou pas, mais notre perception s’en trouve entièrement modifiée. C’est lire un cinéma codifié avec ou sans les codes. Le résultat n’est forcément pas le même. D’où l’idée aussi que le néophyte peut faire des critiques naïves sans savoir qu’il passe à côté de détails énormes.

Ensuite la cinéphilie et le goût des films passent par les salles. La télévision et les ordinateurs ont tout défiguré. Aujourd’hui nous avons accès à tout, tout de suite, depuis notre tablette, si bien qu’on en perd l’habitude de se déplacer. Aller au cinéma est un rituel, regarder un film deux heures dans le noir dans les meilleures conditions est très différent de le voir avec une bière et en tchattant sur son portable. Parce que souvent les films ont été pensé pour ce format, pour des conditions particulières, que la concentration n’est pas comparable, que le grain d’un film 35mm ou 16mm n’a rien à voir avec une copie digitale, et simplement parce que le cinéma est un lieu, et que le rituel ne peut avoir lieu que dans le lieu. Il y a une forme de fétichisme chez le cinéphile. Une forme de superstition aussi peut-être. On ne peut tout simplement pas voir un film de Benning ou Akerman autrement qu’en salle, c’est déjà passer à côté de la moitié de l’expérience.

Mais pour revenir à la question « tous critiques », je dois me poser la question de ma propre légitimité, de ma propre démarche critique. Je pense que jusqu’à 18 ans je regardais pas mal de films, mais pas non plus comme un malade, j’avais la chance d’être à Paris et d’aller voir au cinéma Yi yi d’Edward Yang, le dernier Ken Loach ou Moretti (parfois avec mes parents). Il y avait un vidéo club (je vous rassure, c’était déjà des DVDs, je ne suis pas si vieux) où j’ai vu pour la première fois un film de Bergman (Cris et chuchotements, pas une grande révélation à l’époque). Ma mère m’a fait voir Annie Hall en VHS. Un soir, Vertigo est passé sur France 3. J’avais commencé à acheter quelques revues, davantage pour poursuivre l’expérience et trouver des anecdotes de tournage que pour réfléchir sur ce que j’avais vu. Quelques années plus tard, je me suis inscrit sur un de ces forums de l’époque (je parle de 2006 ou 2007) qui s’appelait mediacritik qui était plutôt confidentiel et j’ai suivi quelques discussions. C’était dans l’idée de trouver des films différents, des choses qui sortent de l’ordinaire, de faire des découvertes. Et la curiosité est la meilleure arme du critique. J’ai pas mal appris en lisant ici ou là les textes de tous ces anonymes que j’ai ensuite appris à connaître et je dois dire qu’aujourd’hui les membres de ce forum sont partout, critiques dans les grandes revues, cinéastes, auteurs de livres excellents sur le cinéma. Je ne savais pas il y a dix ans si ce forum était sérieux ou ses membres compétents mais ils étaient des légitimes en devenir ! Comme quoi, pour ceux qui ont des à priori, tout ça est ironique et nos certitudes sont fragiles.

Pour moi, c’était encore une période d’observation mais aussi de fringale filmique. D’un coup je découvrais que je grattais seulement la surface et qu’il existait des milliers de films « sous le radar » médiatique. Je voyais mes premiers films muets, quelques classiques italiens, russes d’avant-guerre, beaucoup de films iraniens, bref l’éventail venait de s’élargir considérablement. Et mon appétit ne s’en est trouvé que décuplé. C’était comme découvrir une bibliothèque secrète derrière un placard. Toutes ces merveilles ! Pourtant, j’étais encore loin du compte. Mais je ne le savais pas encore. Je pense que je nourrissais déjà après quelques mois un léger complexe de supériorité à l’idée que j’avais vu tous les films de Tarkovski. L’étape suivante, et elle est essentielle à la formation critique, c’est ma découverte de la cinémathèque. J’ai dû changer de vie et déménager et je me suis retrouver dans une ville plus petite où aller à la cinémathèque plusieurs fois par semaine est devenu pour moi une habitude.

J’y ai vu des films extraordinaires sur grand écran (La maman et la putain, Le chagrin et la pitié etc) et je me suis aussi confronté à une programmation éclectique. Moi qui avais l’habitude de choisir mes films, j’allais cette fois à des séances sur la foi que la cinémathèque savait mieux que moi. Ce fut ma découverte du cinéma dit expérimental, les séances tous les mardis, Jonas Mekas, Paul Sharits, Michael Snow, Kurt Kren, Stan Brakhage et consorts. Encore une fois, je comprenais que depuis ma relative percée des derniers mois, je n’avais vu que la partie immergée de l’iceberg. Il y avait tellement de films, et tellement différents de tout ce que j’imaginais. Et ces films, pour la première fois, dans leur forme même, questionnaient la matière, la pellicule, l’image, ils obligeaient à prendre le recul nécessaire pour analyser et répondre à la question : qu’est-ce que je viens de voir ? Les films d’Holllis Frampton par exemple ont été particulièrement stimulants pour moi à cette époque.

De là a découlé le reste, comme une évidence. J’ai compris que j’étais pris au piège, j’avais mordu à l’hameçon. Curieux, j’avais de plus le sentiment d’appartenir à une petite communauté secrète, celle des quinze irréductibles qui se retrouvent le mardi pour voir des films de 4h qui ont aboli la narration. Je suis allé en bibliothèque et j’ai continué. Continué à chercher. Je crois que chaque cinéphile cherche quelque chose, le graal probablement, et le prochain film est toujours le meilleur à venir. Donc de là j’ai lu les textes de Bresson, de Deleuze, de Daney et Bazin etc. C’est une famille. Et plus on avance, plus on recoupe, plus l’expérience devient excitante. Un film en évoque d’autres, voir Val Abraham de Manoel De Oliveira m’a donné envie de voir toutes les adaptations de Madame Bovary au cinéma, ce qui m’a mené à la version de Renoir, puis Minelli, puis Sokourov etc. On rapproche naturellement la critique de la cinéphilie parce qu’il faut bien être passionné pour faire ce travail. Et beaucoup de cinéastes ont commencé comme critique. Peut-être que comprendre les films c’est se préparer à en faire soi-même.

Pourtant quand j’ai commencé à écrire pour des magazines de cinéma, je n’avais pas fait la moitié de cette démarche. J’étais peut-être un critique en devenir. Je n’étais peut-être pas légitime. Mais le processus ne s’arrête jamais. On devient critique toute sa vie. On « progresse » mais sans pour autant que ce soit une ligne droite. On revoit un film et on corrige entièrement son point de vue parce que notre grille de lecture a évolué. C’est aussi pour cela que je déteste les avis définitifs sur Twitter en deux phrases bien senties, les choses sont en réalité bien plus compliquées !

Je crois que je ne m’intéresse pas à un critique qui ne se donne pas le même mal que moi, qui ne prend pas la chose au sérieux. Il ne s’agit pas d’avoir raison ou pas. La critique est un jeu intellectuel et on peut défendre à peu près n’importe quoi pour peu qu’on le fasse bien : expliquer pourquoi Michael Bay est génial était un truc à la mode il y a 3-4 ans. Et le critique dispose de nombreux outils. Ses connaissances encyclopédiques. Son habileté et agilité à questionner la matière filmique. Mais aussi sa langue, qu’il parle ou qu’il écrive. Il y a un nombre incalculable de critique youtubeurs ou des (peu enthousiasmants) podcasteurs qui trouvent les films « cool », « chouette », avec une « bonne histoire », « vraiment bien mais un peu long ». Un peu inquiétant.

Au fond la multiplication des discussions autour du cinéma est sûrement une bonne chose en soi. C’est un terreau fertile et je crois indispensable pour développer un esprit critique (ne pas vivre dans sa bulle, échanger constamment). L’idée qu’autour du cinéma grandit une communauté serait plutôt une bonne nouvelle. Je critique Youtube mais c’est aussi sur cette plateforme que sont apparues les vidéos film-essay du genre de ce que faisait Every frame a painting avec sa chaîne et qui proposait vraiment une nouvelle forme passionnante pour parler des films. Tout n’est pas à jeter loin de là. Le premier réflexe un peu conservateur est celui compassé de l’élitisme (on veut rester entre nous). Seul l’avenir nous dira si la critique trouvera son compte dans cette démocratisation.

Étienne

About Étienne

Né en 1982, journaliste de formation. Je vis à l'étranger depuis 2008. J'ai travaillé pour 5 magazines et 2 émissions de télévision. Je cherche obstinément un cinéma à la marge, qui aurait un langage propre. Le cinéma expérimental et l'art contemporain m'attirent particulièrement.

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