[Cinéaste culte] Clint Eastwood, icône du cinéma

By 19 décembre 2015 mars 10th, 2017 #Culte : les cinéastes, Gros plan
clint eastwood - cinéaste culte

Comment Clint Eastwood, un acteur ayant représenté pendant des décennies l’image du réactionnaire sûr de son bon droit et de justice expéditive – les deux repoussoirs ultimes pour la majorité de ceux qui ont fait le cinéma pendant les années 1960-1970, à savoir les libéraux – a-t-il pu devenir ce réalisateur unanimement salué par la critique ? En bref : comment Dirty Harry est-il parvenu à ne pas finir comme Charlton Heston, un vieil homme replié sur lui-même et sa communauté ? E comme Eastwood.

L’invention d’un mythe

On ne peut pas commencer cet article sur Clint Eastwood sans évoquer son image publique et, plus particulièrement, l’image qu’il souhaite véhiculer auprès du grand-public. Le grand Clint est loin d’avoir toujours été ce personnage mystérieux et mutique, au regard perçant et aux accès de violence aussi incontrôlés que froids.

C’est à peu près à l’époque de la création du mythe de l’Homme sans nom dans les premiers films de Sergio Leone que Clint Eastwood décide de surfer sur cette image de cowboy solitaire très éloignée de sa propre vie. De manière général, Eastwood rechigne à évoquer son passé et plus particulièrement son enfance. Les rares fois où il accepte de le faire, il s’attèle à réinterpréter son passé et son histoire familiale pour coller au plus près de cette image de personnage populaire. Considérant sans doute que son véritable passé le couperait d’une partie de son public, il ment par omission sur son passé :

  • Il est plutôt urbain : il grandit dans la banlieue de Los Angeles, sa famille déménageant à plusieurs reprises pour suivre un père ayant du mal à trouver un travail stable et lucratif ;
  • Plutôt aisé : son père a certes eu des difficultés financières pendant la grande dépression, comme tous les américains, mais il a réussi très rapidement à rebondir et sa famille fait partie de la classe moyenne supérieure. Le jeune Clint a une adolescence très enviable dans une banlieue chic de Los Angeles.
clint eastwood Working Out
Clint Eastwood dans les années 1950.

Dans ses rares interviews, il préfère insister sur son enfance nomade, en précisant qu’il est le premier Eastwood a avoir réussi. Le vieux mythe du self-made man… Bien entendu, tout cela est faux, étant lui-même issu d’une longue lignée d’entrepreneurs à succès.

D’ailleurs, durant la fin de son adolescence, il obtient sa première voiture, alors qu’il n’avait pas l’âge légal pour la conduire. À cette époque, il avait deux passions : les voitures et les filles. Il assouvit sa passion avec ses copains, entre balades en voiture et flirt à l’arrière. On remarque d’ailleurs qu’une fois sa société de production créée, il enchaîne les films sur ces thèmes : Le Canardeur (1974), L’Épreuve de force (1977), Honkytonk Man (1982), Pink Cadillac (1989) ou encore La Relève (1990).

Tout cela pour dire que Clint Eastwood a conscience de l’importance du mythe dans la création de son image. Qu’est-ce que cela dit du cinéaste ? Tout. Son cinéma, un brin réactionnaire, ou tout du moins attaché aux valeurs traditionnelles de l’Amérique profonde, n’est qu’une façade. Son parcours en témoigne.

Mais le mythe Clint Eastwood naît tardivement. Bien après avoir trimbalé sa fine silhouette dans des séries télé hollywoodiennes insipides et, porté à trois reprises, le pancho de L’homme sans nom devant la caméra de Sergio Leone.

Make my day – Dirty Harry (1971)

C’est en 1971 que Clint Eastwood accède enfin, à l’âge de 41 ans, au statut de superstar. Et cela, en un seul film, L’inspecteur Harry, réalisé par son mentor, Don Siegel. Parce que, encore une fois, ne nous trompons pas de mythe : le Clint des années western est une pure création de Sergio Leone. À cette époque, le « petit » Clint est encore un acteur américain quelconque plus que timide.

Sergio Leone le remarque par hasard en regardant un épisode de la série tv Rawhide. À ce moment-là, Leone avait essuyé plusieurs échecs en castant des acteurs charismatiques pour son personnages de l’Homme sans nom dont Henry Fonda, trop inaccessible et James Coburn, trop cher. Dans l’épisode en question, il décrit un Clint Eastwood qui ne disait pas un mot, qui se déplaçait très lentement, exactement le genre d’attitude nonchalante qu’il recherchait. Ceci étant, Clint était encore cet acteur gentillet, bien sous tous rapports, le gendre idéal qui ne convenait pas du tout à ce genre de productions, mais vu qu’il ne demandait pas beaucoup d’argent, il fut choisi. C’est Sergio Leone qui se chargera de le façonner à son image.

C’est encore le maître italien qui en parle le mieux : « J’aimais bien cette attitude nonchalante, mais je le trouvais un peu trop jeune. Trop bien rasé. Trop propret…Cependant, je savais que je pourrais masquer tout cela. Je lui ai proposé le rôle. Je suis allé le chercher à l’aéroport. Il est arrivé, habillé avec le mauvais goût des étudiants américains. Je m’en fichais. C’était son visage et sa dégaine qui m’intéressaient. Il parlait peu, comme dans Rawhide. Je lui ai mis un poncho pour l’épaissir un peu. Et un chapeau. Aucun problème tout collait, sauf qu’il n’avait jamais fumé. Et il s’est retrouvé avec un toscane dans la bouche, un cigare dur et très fort. Ce fut son seul calvaire ». Il n’avait jamais fumé ! Tout est dit.

Quelques années plus tard, Don Siegel le prend sous son aile et lui apprend les rouages du métier de metteur en scène.

Pendant longtemps, le badge de l’inspecteur Harry, ce flic réac et irascible de San Francisco plus enclin à sortir son Magnum 44 que le code pénal, lui colla à la peau pour le meilleur et… pour le pire.

Sur le tournage avec son chef-op de l’époque Bruce Surtee et son fils Kyle.

Une carrière de cinéaste culte tardive

Clint Eastwood n’a jamais été aussi populaire que dans les années 1970. À cette époque, il cultive, dit-on, cette image d’acteur volontiers réac et chaud de la gachette. Mais rapidement, il arrive à un paradoxe : son succès se fait sur une image qui n’est pas réellement la sienne. Doit-il la corriger ou doit-il, comme d’autres avant lui, s’en accommoder et vivre sur le dos de la bête ? Il ne parviendra pas à  régler ce dilemme durant une bonne décennie, voire même plus !

Et pourtant, dès Magnum Force (1973), le deuxième épisode de la saga de l’Inspecteur Harry, Clint Eastwood « rectifiait le tir ». Ce film est une réponse cinglante contre le culte de la personne avec cette citation célèbre qui revient trois fois durant tout le film : « L’homme sage est celui qui connaît ses limites. »

Passé derrière la caméra grâce à Don Siegel, film après film, il cherche à répondre au fascisme supposé de Harry.

Malgré tout, le chemin de la rédemption est long entre des projets tentant maladroitement de surfer sur la vague droitière de sa filmographie et des projets plus perso : Josey Wales hors-la-loi, Bronco Billy, Honkytonk Man, Pale Rider, Bird. Tous ces films ont contribué à élargir son spectre de compétence.

Jusqu’à Impitoyable en 1992, où l’impensable se produit. Dans le rôle d’un cow-boy vieillissant usant de la violence des armes mais à contre-coeur, Eastwood met tout le monde d’accord. Même les habituels détracteurs de Dirty Harry finissent par s’avouer vaincus.

clint eastwood
Sur le tournage de L’Homme des Hautes-Pleines (1973)

Le dernier des classiques

Clint Eastwood est certainement l’un des rares auteurs capables de relier deux genres quasiment inconciliables aujourd’hui : le classicisme de John Ford et la série B de Don Siegel.

Il sublime les paysages des bourgades de l’Amérique profonde éternelle et décrit avec talent les héros qui la caractérise. Néanmoins, il n’hésite pas à la remettre en cause pour mieux dénoncer les abus et injustices d’une société trop corsetée dans ses certitudes : Un monde parfait et sa critique des années 1950 bienpensantes par exemple.

Impitoyable est sans doute le film qui changea tout à la fois pour les critiques et pour Eastwood lui-même. Avec ce film, c’est tout un pan de l’histoire du cinéma américain qui est réactivé.

En premier lieu, le western classique et l’histoire de ce personnage rangé qui reprend une dernière fois les armes pour accomplir une mission qui le dépasse (L’Homme de l’Ouest d’Anthony Mann). Dans ce cas, le personnage, certes iconique, n’est pas idéalisé ce qui en fait le digne héritier des héros fordiens.

D’ailleurs, les thématiques chères au grand John Ford sont également au coeur de la filmographie de Clint Eastwood : la transmission, la nostalgie, la filiation, la justice sans idéalisme, l’ouverture aux autres, la croyance, évidemment. Tout ce qui fait l’essence du Peuple américain et la naissance d’une Nation, selon ce bon D. W. Griffith (regardez si vous pouvez ce film de 1915 qui est réellement la quintessence de tout le cinéma américain).

Tous ces thèmes, moins rétrogrades qu’universels, font de son cinéma l’un des derniers témoignages du cinéma américain classique. Clint Eastwood n’est en définitive pas plus réactionnaire qu’il n’est bien-pensant. Son cinéma parle à l’humanité toute entière en révélant ce qu’il y a de meilleur dans ce qui constitue le peuple américain. Ainsi, loin de faire référence à des relents nationalistes, la filiation tant magnifiée par Clint Eastwood est une manière de comprendre l’autre, cette altérité qui fait ce que nous sommes. Il ne questionne jamais les origines des uns et des autres. Il ne se demande pas d’où venons-nous avec un regard inquisiteur, mais il préfère envisager le passé pour mieux le dépasser et s’en affranchir. Avoir un regard sur le passé revient à mettre le doigt sur un traumatisme quel qu’il soit.

Comme Frankie Dunn dans Million Dollar Baby, le héros est loin de l’innocence et regarde son passé comme une chose exotique. Toujours en plein apprentissage, comme sa boxeuse, il prouve par son unique présence la pertinence du cinéma de Eastwood, à la fois classique, réaliste, inspiré par la série B des années 1970 puisque jamais le happy-end n’est vécu comme une fin en soi.

Le cinéma de Clint Eastwood est bien plus moderne qu’il n’y paraît, car il regarde le monde avec une infinie humilité sans donner de leçons. Jamais manichéen, toujours proche de la rupture, il saisit souvent avec pertinence l’air du temps. En cela, Clint Eastwood est le plus moderne des cinéastes classiques à ranger aux côtés de ses glorieux aînés : Howard Hawks, John Ford et Anthony Mann.

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