Friedkin-culte

William Friedkin a beau être l’un des cinéastes les plus estimés par ses pairs, il n’en demeure pas moins l’illustration parfaite de la singularité du cinéma : il s’agit d’un art fabriqué par des entrepreneurs. Ce bon Friedkin a certes réalisé quelques chefs-d’oeuvres ayant obtenu des succès colossaux, à la fin les comptes sont faits par des hommes en cravate qui admirent autant les travellings circulaires que les tableaux à deux colonnes avec de gros chiffres tout en bas de celles-ci. C’est par ce biais que nous évoquerons ce cinéaste désormais culte, presqu’autant pour les films qu’il a réalisés que pour ceux qu’on aurait voulu qu’il réalise. F comme Friedkin.

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William Friedkin pendant le tournage de French Connection

L’apprentissage

William Friedkin n’est pas un enfant de la balle. Il ne doit son succès qu’à lui-même et à sa capacité de travail mise à l’épreuve dès sa sortie du collège dans les studios des chaînes de TV locales de Chicago.

Tout commence par hasard, lorsque au début des années 1950, lui le fils d’immigrés juifs ukrainiens tombe sur une petite annonce de la tv locale. On recherche de jeunes gens pour s’occuper du courrier. Il parvient malgré son manque d’expérience à se faire embaucher, presque par inadvertance, et ne quittera plus jamais le milieu de la tv et plus tard du cinéma. Je vous conseille, à ce propos, de vous procurer son autobiographie où il revient avec emphase et beaucoup d’humour sur son premier entretien d’embauche : ce Gaston Lagaffe du cinéma se présente à la porte du concurrent de la chaîne de tv qui avait posté l’annonce… Malgré cette erreur de débutant, il se fait embaucher sur le champ, non pas pour son sens de l’orientation, on l’imagine bien, mais pour son bagout et sa soif de connaissance.

Bref, les années de formation de Friedkin furent plutôt longues et difficiles. D’abord en tant que petite main au service courrier, il passe ses journées à observer la machinerie télévisuelle en pleine expansion et professionnalisation et apprend beaucoup. Il faut dire qu’à raison de dizaines d’émissions produites en direct par jour – journaux, late shows, concerts, soaps et publicités compris – la tv est LE lieu idéal pour se forger une solide connaissance de toutes les techniques de réalisation et de se frotter aux différents métiers de plateaux. Résultat, en quelques années William Friedkin se bâtit non seulement une culture et des compétences techniques profondes, mais aussi un carnet d’adresse intéressant. Il faut dire que ce curieux petit jeune homme complètement inculte, mais désireux de bien-faire et ayant une soif de connaissances techniques et de rattraper son ignorance crasse en terme de culture générale, finit par séduire l’élite du petit milieu culturel de Chicago.

En l’espace de quelques années, Friedkin devient assistant, régisseur de plateau, puis réalisateur d’émissions. Âgé à peine de 22 ou 23 ans, il devient un personnage incontournable à la tv.

À cette époque, beaucoup de chaînes locales se créent, William Friedkin parvient à devenir incontournable en tant que réalisateur d’émissions en direct puis de documentaires. Déjà très caractériel, il se fait souvent renvoyer des chaînes où il travaille mais n’a pas de difficultés à trouver un autre emploi.

Pendant ses années d’apprentissage, il se forge une solide culture cinématographique aidé en cela par ses amis et pygmalions qui lui font découvrir le cinéma d’auteur européen et mondial. C’est à ce moment-là qu’il découvre Citizen Kane d’Orson Welles qui le marquera profondément et se persuade peu à peu qu’il peut passer à la réalisation de ses propres films.

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William Friedkin et son équipe lors du tournage de L’Exorciste

Une carrière prometteuse

Mais c’est par un autre hasard qu’il se lance dans la réalisation de documentaires. Quelques années plus tard, il rencontre lors d’une soirée mondaine le chapelain protestant de la prison centrale de Cook County. Cette rencontre lui ouvrira les portes du métier qu’il exercera durant tout le reste de sa vie. En effet, ce chapelain lui parlera de l’histoire de Paul Crump, un jeune noir qui est dans le couloir de la mort alors que tout indique qu’il est innocent.

Il tient enfin son sujet. Ambitieux et ayant une haute image de ses capacités, Friedkin se lance dans le projet de produire et diriger son premier documentaire intitulé The People vs. Paul Crump, sur un condamné à mort en attente de son exécution. Le film, qui tente de mettre en lumière les défaillances de l’enquête policière, est un chef-d’oeuvre et un immense succès critique. Il entraîne une réévaluation du dossier et le héros, Paul Crump, voit sa sentence commuée en prison à vie. Le film gagne le Golden Gate award au Festival international du film de San Francisco en 1962.

Après cette immense succès d’estime, il décide en 1965 de quitter Chicago et devient réalisateur pour la série Alfred Hitchcock présente.

Sa carrière est lancée : en 1967, Friedkin dirige son premier film pour le cinéma, Good Times, une comédie musicale mettant en vedette le tandem Sonny and Cher. Assez ironiquement, vu son milieu social et son background, l’aura de son premier documentaire fait qu’il sera longtemps considéré comme un cinéaste intellectuel et on lui proposera plutôt des projets pointus. Ainsi, en 1968, il réalise L’Anniversaire d’après la pièce de Harold Pinter et, en 1970, Les Garçons de la bande, un des rares films de l’époque à traiter d’homosexualité.

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William Friedkin derrière la caméra

Un cinéaste culte

Friedkin devient peu à peu un cinéaste incontournable. En cette fin des années 1960, il fait partie, avec Francis Ford Coppola, Martin Scorsese et Dennis Hopper de la nouvelle vague du cinéma hollywoodien. Cette bande de cinéastes hétérogènes mais tous animés par une soif de renouveau et une confiance aveugle en eux-mêmes vont écrire les lettres de noblesse de ce que l’on appellera plus tard le Nouvel Hollywood.

Si Coppola apporte une certaine vision transversale du métier de réalisateur-producteur et si Scorsese et Hopper apportent une soif de liberté rock and roll, Friedkin, lui, impose sa stature de réalisateur-auteur à l’européenne. Il déploie son expérience et ses compétences techniques au service de genres un peu trop codifiés pour les renouveler de l’intérieur. Il en ressort une sensation quasiment unique dans l’histoire du cinéma proche de l’expérience vécue trente ans plus tôt lorsque Orson Welles était arrivé avec son Citizen Kane.

Le premier choc esthétique est French Connection (1971). Bien entendu, il s’agit d’un film dans l’ère du temps. Avec Bullit et L’Inspecteur Harry, ils révolutionnent chacun à leur manière le thriller policier urbain. Ces trois films seront souvent (mal) copiés et on en prendra pendant une bonne dizaine d’années durant lesquelles films et séries tv s’inspireront ouvertement de ces trois matrices de ce genre pourtant si codifié.

Caméra à l’épaule, comme pendant ses années passées à faire des documentaires, il filme tel un reporter de guerre les rues de New York pour en dégager l’énergie et la violence qui y régnaient alors. Comme il le dit lui-même : « je voulais donner l’impression que la caméra tout à fait fortuitement au milieu des événements qui parsemaient le film ».

Le truc sans doute le plus fou avec ce film est qu’il a filmé la fameuse scène de course-poursuite parmi une foule qui n’était, pour la plupart, pas prévenus. Résultat : des badauds particulièrement effrayés se retrouvent coincés au beau milieu d’une course-poursuite entre des véhicules réellement emboutis. Le tout donne plus de 5 minutes de pure action inégalée encore aujourd’hui, malgré toutes les shaky cam de la terre :

Dans French Connection, Friedkin s’amuse à revivifier un genre en perte de vitesse à l’époque, le thriller, en le croisant avec les techniques du documentaire : d’abord, la caméra à l’épaule, puis une succession de plans généraux et de plans d’ensembles fonctionnant en tableaux, pour illustrer la dichotomie policier/ observateur et criminel/dans l’action, tout cela pour mieux le renverser dans la deuxième partie du film, et enfin l’action, prise sur le vif au coeur de la cité.

Par ce biais, Friedkin parvient à la fois à réinventer le thriller, tout en proposant un témoignage unique de l’ambiance des rues, la population et l’architecture de certains quartiers de New York : principalement Manhattan et Brooklyn. French Connection ne ménage pas non plus ses effets et permet de voir à l’écran l’immense talent de metteur en scène de Friedkin : on pense au découpage parfois brutal effectué entre deux plans très hétéroclites produisant un effet de malaise illustrant la psyché de Gene Hackman, de plus en plus halluciné. On ne reviendra pas sur l’utilisation des caméras embarquées dans les voitures, une innovation de l’époque, mais plutôt sur l’étrange scène finale dans l’entrepôt jouant à merveille sur les faux-semblants et la pénombre des lieux.

Bref, en un film, Friedkin, virtuose et visionnaire, venait de bouleverser les codes du cinéma d’action moderne, fait de courses poursuites et de scènes actions prises sur le vif. Les cinéastes d’aujourd’hui utilisent encore ces grands principes, pour le meilleur et parfois pour le pire. (Attention, on n’oublie pas Bullit, réalisé trois ans auparavant, mais on dit juste que la course poursuite s’installe pour de bon dans le cinéma de genre grâce à Friedkin qui en édicte les codes).

Ces codes, il les réutilisera à nouveau, dix ans plus tard, pour les pousser à leur paroxysme avec Police fédérale Los Angeles. Une fois encore, il parviendra à magnifier le genre en le perfectionnant.

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Tournage de French Connection – Caméras embarquées

L’Ange des maudits

William Friedkin est certainement le cinéaste qui a le mieux compris Fritz Lang. Pour lui, le Mal est plus qu’un concept philosophique, il s’agit de s’en extraire pour tenter de comprendre autrui. Il en ressort une impression trouble qui fait de tous ses personnages finissent peu ou proue par brouiller leur image et, par la même occasion, à perdre le spectateur. Jimmy « Popeye » Doyle (Gene Hackman) devient peu à peu ingérable, tandis que Jackie Scanlon (Roy Scheider) et ses coéquipiers de (mauvaise) fortune sont tous plus ou moins détestables pour finir par nous attendrir à la fin du film (Sorcerer). Sans même parler de Richard Chance (William L. Petersen) qui en manque grandement et perd toute crédibilité aux yeux du spectateur à force de la jouer solo dans sa quête aveugle de vengeance (tiens, tiens comme dans la plupart des films de Fritz Lang…).

William Friedkin avait réalisé une longue interview de son maître Fritz Lang, alors paisible retraité à Los Angeles en 1974 (Lang décède 3 ans plus tard).

Quasiment tous ses films évoquent cet interstice entre le bien et le mal qui finit parfois par faire fissurer les plus solides personnalités. Quant est-il du bien et du mal lorsque personne ne vous écoute ou lorsque le sort semble s’acharner contre vous ?

Bien sûr, si les âmes sont troubles, il en est de même des lieux dans lesquels vivent et se perdent les héros des films de Friedkin. La jungle urbaine de French Connection ou la jungle tropicale de Sorcerer, les clubs gays tendance SM de Cruising, les mobiles homes white trash de Bug, rien n’est épargné aux anti-héros de Friedkin.

Si les personnages tentent de nous faire croire qu’ils sont des héros (flics pourchassant les trafiquants de drogue ou les faux-monnayeurs, convoyeurs intrépides, ou les serial killers), personne ne semble dupe de leur manège : il n’est question de rien d’autre que de leur chute. Le saut à l’élastique prémonitoire de William L. Petersen dans To Live and Die in L.A. (titre vachement plus classe que Police fédérale Los Angeles…) reste la signature ultime de ce que Friedkin a à nous dire sur ses personnages.

Mais, il n’y a jamais de jugement de valeur dans ses films. Friedkin ne fait que scruter leur chute pour mieux comprendre la nôtre. Rien n’est plus proche du Mal que la bonne action mal négociée.

Enfin, dans Bug et L’Exorciste, Friedkin affronte le Mal de front. Celui-ci peut aussi bien prendre la forme d’un schizophrène paranoïaque ou du Diable lui-même. Pourtant, le résultat sera le même : une explosion de violence qui prend la forme d’une automutilation et d’un repli sur soi dans une chambre de jeune fille ou dans une pièce glauque d’un mobile home. À chaque fois, le Mal semble domestique, en prise à nos pulsions et bien plus à chercher à l’intérieur de soi.

Notre top 5 des films de William Friedkin :

  1. Sorcerer (1977) : le trip ultime et un premier gros échec commercial en prime
  2. To Live and Die in L.A. (1985) : d’une violence symbolique à peine croyable pour un film grand public
  3. Cruising (1980) : idem, deuxième gros échec commercial, il sera plus ou moins blacklisté pendant 5 ans
  4. Bug (2006) : choc esthétique et formel magnifiant une pièce de théâtre conceptuelle
  5. L’Exorciste (1973) : pour l’Histoire !

Bonus : 

Noodles

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