[Cinéaste culte] Terry Gilliam : the man who killed Don Quijote

terry gilliam
Note de la rédaction :

En 2017, Terry Gilliam termine, avec Jonathan Pryce dans le rôle de don Quichotte, son grand projet The man who killed Don Quichotte, son fameux film maudit, semblable, dans le cœur des cinéphiles, au Napoléon inachevé de Kubrick ou au Dune avorté de Jodorowsky. Analyse.

Depuis les années 1990, Gilliam pense aux délires romanesques de don Quichotte. Le projet semble se concrétiser en 1999 : les acteurs sont engagés, des budgets débloqués, des lieux trouvés. Le tournage aura lieu en Espagne, sur la terre natale du personnage Cervantin. Malheureusement, tout tourne mal. Gilliam, qui voulait documenter son film, ou au moins retirer quelque chose d’un potentiel échec, invite Keith Fulton et Luis Pepe, à tourner un making of, qui deviendra finalement Lost in La Mancha, le récit devenu culte d’une débâcle cinématographique. Le film est désormais un exemple pour les cinéastes : virtuellement, tout ce qui peut mal se passer durant un tournage figure dans ce métrage. Au-delà de cet échec, Lost in La Mancha est surtout le récit tragique mais aussi épique, de la lutte de Gilliam contre les évidences, contre tout ce qui indique que le film ne pourra pas se faire. Le réalisateur se perd dans La Manche, dans les dédales de l’imaginaire, et refuse jusqu’au dernier moment de croire à l’échec d’un fantasme contrarié par la réalité.

Aujourd’hui, cette obstination rêveuse lui donne raison. Cette dynamique, que l’on retrouve aussi dans la quasi totalité de la carrière de Gilliam, est caractéristique du personnage, comme de son œuvre : des héros en décalage avec leur environnement, l’omniprésence de l’imagination, la résistance à un monde moderne désabusé.

La figure de Quichotte irrigue l’œuvre de Gilliam, d’un fou visionnaire qui cherche à donner un corps à ses délires oniriques, un homme qui se bat contre les faits, un homme qui se bat contre ce qu’il appellera lui-même « les moulins de la réalité ». Gilliam s’inscrit dans une longue lignée d’artistes qui reprennent la figure de la folie cervantine, l’utilisant à des fins différentes. Lui cherche à redonner à ce personnage la vigueur qu’il pouvait avoir au XVIIème siècle, sa force imaginative : don Quichotte est pour Gilliam un double, la figure parfaite de celui qui s’oppose au monde dans lequel il vit, dans une lutte pathétique vouée à l’échec, mais grandiose.

Nous chercherons, à travers ce dossier, à analyser la façon dont le personnage de don Quichotte traverse l’œuvre de Gilliam. Fidèle à l’esprit Cervantin, le cinéma de Gilliam et plus particulièrement à travers ses figures Quichottesques, est un divertissement, qui prend pour base le jeu induit par le décalage. Le régime de la fiction est pourtant questionné chez ce conteur, qui entre trouble de la réalité et métatextualité questionne la puissance du récit. Enfin, Gilliam s’inscrit dans une réception antimoderniste de l’ouvrage de Cervantes.

Première partie : Le jeu du décalage

Les personnages quichottesques dans le cinéma de Gilliam

Dès ses débuts, Gilliam crée des personnages en marge. Dans Brazil, Sam Lowry est un excellent exemple. C’est un personnage kafkaïen, qui malgré son comportement très consensuel en début de film, va se retrouver en butte avec le système.

Les personnages en décalage, ces avatars cinématographiques du réalisateur, sont toujours présents, notamment avec le personnage de Parry dans The Fisher King et du Baron de Münchhausen dans le film éponyme. Tous deux sont des don Quichotte en puissance. Parry est un ancien professeur de lettre, un homme dont la santé mentale a été détruite par l’assassinat de sa femme. Son existence s’effondre et il devient sans-abri, se mettant en quête du Graal. Son but est illusoire, et son parcours est semé de chimères et de visions.

Comme Quichotte, il est devenu fou, et influencé par ses lectures médiévales, se voit en chevalier. Certains épisodes de folie sont semblables par bien des points à ceux de Quichotte. Parry a souvent des visions de celui qu’il appelle « The Red Knight », un chevalier terrifiant, colossal, qu’il cherche à combattre malgré la peur viscérale qu’il lui inspire, un saisissement qui évoque la représentation de don Quichotte dans Don Quichotte lisant de Goya, effrayé et non fasciné par ses créations de l’esprit.

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Don Quichotte lisant de Goya

Les visions de Parry ne sont pas merveilleuses, mais terrifiantes. Cependant, lorsqu’il entend un cri dans Central Park, il s’écrie “Heaven be praised for giving so soon an opportunity to fulfill the duties of my profession”. Son courage le pousse à surmonter ses sinistres hallucinations. Parry est un homme en décalage avec son siècle, qui choisit de vivre dans sa propre fiction chevaleresque. Loin de le tourner en ridicule, Gilliam porte un regard attendrissant sur son personnage, qui révèle chez Jack, l’animateur radio en partie responsable de la folie de Parry, des valeurs de fidélité, d’honneur, de droiture, des valeurs on ne peut plus éloignées de la vie américaine, superficielle et égoïste de l’animateur.

Dans Lost in La Mancha, le don Quichotte imaginé par Gilliam reprend les tropes construits par l’histoire, ressemblant fortement au don Quichotte de Gustave Doré par exemple. Il est incarné par Jean Rochefort, un acteur presque devenu un personnage, fait d’une élégance traditionnelle et espiègle. Un homme long, fin, âgé mais avec un air de dignité, arborant un visage émacié, qui sait refléter la tristesse, la mélancolie.

De la même façon, le Baron de Münchhausen est un personnage quichottesque. La ressemblance physique est tout d’abord évidente, c’est un vieil homme triste qui retrouve de sa superbe lors de ses aventures. Mais surtout, le baron est un personnage de menteur, fidèle à l’homme qui donnera naissance à ce classique de la littérature allemande. Mimant le doute qu’on éprouve à l’écoute des histoires du baron, le film mettra en question la réalité de ce qui s’est déroulé. Si l’on considère le début du film, la partie se développant dans la ville assiégée, comme la réalité, le comportement du baron est proche d’un Quichotte : il s’exprime avec un langage ancien que les autres ne comprennent pas, il s’adresse à des actrices en les appelant « beautiful ladies », c’est un homme courtois. Face à son comportement, les acteurs de la troupe de théâtre lui répondent : « on est des acteurs, pas des chimères de ton imagination ».

Comme nous le verrons plus tard, le baron est un personnage en profond décalage, qui appartient à un autre siècle, à celui des histoires, des contes, où l’imagination revêt le caractère du réel. Les personnages principaux de Gilliam suivent bien souvent cette dynamique remettant en question la réalité et l’imagination, dans un élan comique, provoquant chez le spectateur un rire réflexif devant les dissonances et ruptures multiples qu’induisent les diverses situations.

Un héros de pacotille : des aventures burlesques

Dans le documentaire Lost in La Mancha, on assiste aux choix finaux concernant le costume de don Quichotte. Comme c’est indiqué au début du roman, Gilliam choisit non pas une tenue noble, mais se dirige au contraire vers l’hétéroclite, vers des pièces qui ne correspondent pas, créant un ensemble composite et biscornu.

Les héros de Gilliam sont fait de « bric et de broc », ils sont fait de carton, comme le costume des enfants cherchant à se déguiser.

De même, dans Les Frères Grimm les costumes sont fait de divers éléments, des 4 pièces brillantes, des casques rutilants, mais mal assemblés, provoquant là encore le rire, par ces accoutrements burlesques on ne peut plus éloignés de la vision que l’on peut se faire d’une armure de chevalier. Gilliam se saisit de la chevalerie pour en faire ce qui est à première vue une aventure risible et dérisoire, mais dont les proportions deviennent grandioses, passant du burlesque (une chevalerie ridicule pratiquée par des bouffons) à l’héroïcomique, ces mêmes personnages accomplissant des grandes choses.

C’est même une idée diminuée et travestie de la chevalerie qui est présente dans les premières minutes des Frères Grimm, ces derniers utilisant les croyances et le folklore local d’une Allemagne profonde pour se faire passer pour des héros, et escroquer la population. La première aventure des deux frères à laquelle nous assistons est un combat qui les opposent à une sorcière, qui se révèle être une grossière mise-en-scène construite à l’aide de quelques artifices (systèmes de poulies, de trampolines…) et de déguisements. C’est une farce bon marché.

Lorsque de réels évènements fantastiques les mettront à l’épreuve, ils se révèleront cependant courageux et à la hauteur de leur « réputation ». Si ces deux frères sont d’abord de réels menteurs, ils se hissent donc au niveau des autres personnages de Gilliam, qui malgré leurs costumes improvisés et leurs délires d’aspirants chevaliers, finissent par trouver un sens dans ce déguisement même. Loin d’être ridicules, ils sont des idéalistes qui vivent, comme don Quichotte, des aventures.

Les films de Gilliam sont, de la même façon que les divers chapitres de Don Quichotte, une série d’aventures, des divertissements emprunts d’imagination, inventant des situations rocambolesques. Les Aventures du baron de Münchhausen ou encore Sacré Graal fonctionnent ainsi selon la même structure que Don Quichotte, à savoir une construction sous forme d’épisodes, tournant souvent autour de la rencontre de personnages.

Le plaisir de lecture ou de visionnage est lié à l’invention. Le décalage humoristique vient aussi, chez ces figures quichottesques, et comme dans le roman de Cervantes, de leur langue et à plus forte raison de leur façon de penser. On peut lire dans Don Quichotte que le personnage éponyme épouse les habitudes langagières des Anciens, des romans de chevalerie. Dans The man who killed Don Quichotte, Le personnage de Toby, un homme du XXème siècle qui devait se retrouver propulsé dans le XVIIème siècle espagnol, aurait pu précisément approfondir ce creuset linguistique, entre un langage moderne et une langue qui parait déjà d’un autre âge au XVIIème, et incarner une différence idéologique. On peut cependant retrouver ce schéma avec le couple Parry / Jack, avec un décalage langagier, source de comique. Ce même couple de personnages induit une inversion sociale carnavalesque proche de ce que l’on peut retrouver dans le duo don Quichotte / Sancho Pança et que Toby aurait là aussi pu développer : un jeune publicitaire fringant qui se retrouve réduit au statut de Sancho Pança, homme vil, bas. Dans le comique viennent bien sûr poindre des saillies critiques, sociales, politiques. C’est ce que l’on constate aussi dans la déchéance de Jack dans The Fisher King. Celle-ci est dramatique, mais procède de ce même type d’inversion, le personnage passant d’animateur de radio star à « un rien du tout », un exclu de la société, remettant par là même en cause ses valeurs.

Comme le disent de nombreux intervenants dans Lost in La Mancha, le cinéma de Gilliam est fortement lié à l’imaginaire Quichottesque. Celui-ci même évoque l’influence du roman sur lui : il aime porter à l’écran des personnages singuliers, à priori loufoques, mais qui se révèlent, comme nous le préciserons encore plus tard, héroïques.

Dans Lost in la Mancha, c’est le réalisateur lui-même qui devient ce personnage : la représentation est double et la fiction devient réalité. La fiction, dans les films de Gilliam, comme dans le roman de Cervantes fait d’ailleurs l’objet d’un jeu formel à plusieurs niveaux. Le réalisateur utilise la métatextualité, comme Cervantes, entre parodie et critique, et introduit un trouble entre réalité fiction.

A suivre

Delarge

About Delarge

J’aime rappeler l’héritage des trésors qui façonnent encore aujourd’hui le cinéma, et en amateur de contre-culture et de psychédélisme qui fleure bon les 60-70’s, je révère bien sûr particulièrement le Nouvel Hollywood, et tous ses rejetons.

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