quentin tarantino-cinéaste culte

Né en 1963, Quentin Tarantino est le rêve américain et le cauchemar des censeurs à lui tout seul. Esthétisation de la violence, mauvais goût assumé, passion pour des dialogues aussi ciselés que vulgaires : tout porte à croire que cet ancien employé d’un vidéo-club fait tout son possible pour se mettre à dos la Critique et les bienpensants. Au final, en l’espace de 25 ans et de 8 9 longs-métrages, il a tout simplement réinventé à son image le cinéma, en accolant un « post » au modernisme ambiant et en proposant une vision chic et « suédée » de l’histoire du cinéma bis. Hommage mérité à ce cinéaste culte : T comme Tarantino.

Quentin Tarantino, c’est avant tout une histoire qui fait rêver tous les apprentis réalisateurs. Pas très doué pour les études et volontiers antisocial et bagarreur, Tarantino passe son temps à regarder des films au cinéma et à la TV. Très jeune, il est marqué par Délivrance de John Boorman et La Horde Sauvage de Sam Peckinpah, deux films extrêmement violents et cruels, qui ont chacun à leur manière marqué d’une pierre noire l’histoire du cinéma. Adolescent, il se passionne pour la blaxploitation et les films de kung fu hong-kongais. Dès l’âge de quinze ans et, pour gagner un peu d’argent, travaille comme projectionniste dans un cinéma porno de LA.

Tout le monde connaît à peu près l’histoire de sa découverte du cinéma mondial grâce son emploi dans un vidéo-club. Mais ce que l’on sait un peu moins, c’est que le jeune Tarantino naviguait dans le milieu du cinéma depuis pas mal de temps en parallèle de son petit job à la Clerks.

quentin tarantino

À peine âgé de 18 ans, il s’inscrit à la James Best Theatre Company de Toluca Lake, puis au cours d’art dramatique avec Allen Garfield. Cette période le marquera profondément : en effet, lui et ses collègues apprentis acteurs ont l’habitude de rejouer des scènes de films connus et réécrivent les répliques dont ils ne se souviennent plus. Tarantino est très doué à ce petit jeu là et prend peu à peu conscience de ses talents de scénariste. Ainsi, contrairement à ce que la plupart des gens croient, il n’était pas totalement étranger au milieu du cinéma avant de se lancer dans le grand bain. Par contre, il est vrai que c’est uniquement grâce à ses cours de théâtre qu’il a appris le métier : écriture, mise en scène et jeu des acteurs – soit son triptyque gagnant.

Ce n’est qu’à partir de 1983, après avoir fait quelques petits boulots, qu’il trouve un job de vendeur au Video Archives, un vidéo-club aussi célèbre que les clients qui le fréquentent. Il y découvre le cinéma français de Jean-Pierre Melville et Jean-Luc Godard  mais aussi les films de John Woo et Shōhei Imamura, et partage sa passion pour le cinéma avec Roger Avary, vendeur lui-aussi dans le vidéo-club et autre passionné de cinéma. Roger Avary et Tarantino commencent à travailler ensemble. Avary épaule Tarantino dans la réalisation du long métrage My Best Friend Birthday qui demeure inachevé.

Quentin Tarantino – My Best Friend’s Birthday (1987, court-métrage)

Plus tard, il écrit le script de 60 pages The Open Road que Tarantino retravaille largement, aboutissant à une première version de True Romance. C’est également à cette époque, à la fin des années 1980, qu’ils travaillent sur une première version de Pulp Fiction, dont ils prévoient de réaliser chacun un segment.

Tarantino passe plus de cinq ans à travailler, et quasiment à vivre, dans le vidéo-club avant de le quitter en 1989.

En 1992, Quentin Tarantino réalise Reservoir Dogs et Avary participe en co-écrivant les textes de l’animateur radio qui intervient dans le film. C’est le début du succès et de la gloire pour le encore jeune apprenti-réalisateur.

C’est Lawrence Bender, le futur producteur de quasiment tous les films de Tarantino, qui produit le film. Tout a commencé grâce à Scott Spiegel, le scénariste d’Evil Dead 2. Ils ont collaboré sur le film Intruder en 1989. C’est à ce moment que Scott Spiegel lui a parlé d’un ami à lui, qui fourmillait d’idées et de scénarios : Quentin Tarantino. Ils se sont bien trouvés : Spiegel était fauché, lui aussi ; l’un essayait de produire un film, l’autre voulait en réaliser un. La rencontre a fonctionné, cela a donné : Reservoir Dogs. Boum ! Après, la légende continua de s’écrire au quotidien : le grand Harvey Keitel, finançant une partie du film, faisant le médiateur car le jeune Tarantino voulait un rab de temps pour boucler une scène importante. Ce premier film a été très vite culte. Bruce Willis en connaissait les dialogues par coeur et, comme beaucoup de stars, il voulait rejoindre coûte que coûte le casting de Pulp Fiction.

Tarantino dans Pulp Fiction
Quentin Tarantino dans le rôle de Jimmie Dimmick dans Pulp Fiction (1994)

Un style immense

Reservoir Dogs obtient un succès critique immense. Dès le premier film, Tarantino pose les bases de son cinéma et n’en dérogera qu’à de rares occasions :

  1. Esthétisation de la violence jusqu’à l’écoeurement ;
  2. Des références cinématographiques par dizaines (le titre de Reservoir Dogs s’inspire du chenil de The Thing de John Carpenter, les noms des personnages sont issus des Pirates du métro de Joseph Sargent, l’histoire est vaguement inspirée par City on Fire de Ringo Lam) ;
  3. Un culte pour des dialogues longs et inspirés de pop culture ;
  4. Une narration éclatée, découpée, charcutée ;
  5. Un profond amour pour les acteurs, particulièrement pour les acteurs oubliés (Travolta dans Pulp Fiction, Pam Grier dans Jackie Brown) et des seconds rôles magnifiques.

Résultat, tous ses films sont des hommages plus ou moins appuyés à des genres disparus, en perte de vitesse ou peu connus par le grand-public :

  • Reservoir Dogs : le polar hongkongais : tout Johnnie To, tout John Woo, tout Ringo Lam avec Chow Yun-fat et Jackie Chan ;
  • Pulp Fiction : les revues pulp, l’équivalent de nos romans policiers (très) populaires ;
  • Jackie Brown : les films de la blaxploitation ;
  • Kill Bill 1 et 2 : le film de vengeance, le western italien et le cinéma d’apprentissage de kung-fu hongkongais ;
  • Boulevard de la mort : les films d’exploitation des années 1970 de course-poursuite Point limite zéro (1971), La Grande Casse (1974), Larry le dingue, Mary la garce (1974) ou Driver (1978) ;
  • Inglourious Basterds : il calme le jeu des références mais on sent tout de même la référence aux films de bandes de gars qui ont une mission « impossible » à accomplir. Le titre est d’ailleurs une redite du titre anglophone d’Une poignée de salopards de Enzo G. Castellari un remake des Douze salopards de Robert Aldrich ;
  • Django Unchained et Les Huit Salopards : le western spaghetti évidemment ;

Bien sûr, ce goût pour le cinéma d’autrefois lui a été reproché, parfois à juste titre, mais Tarantino lui-même a su casser les codes et a réussi à s’affranchir de son style bling-bling dans Inglorious Basterds par exemple. Il a très bien compris que la virtuosité pouvait devenir un peu trop systématique et virer finalement à l’académisme.

Tarantino - DJANGO UNCHAINED
Quentin Tarantino sur le tournage de Django Unchained

Faiseur, malin, recycleur ou génie ?

Faiseur sans imagination, geek invétéré, recycleur sans fond, malin postmoderne ou crétin friand de second degré, tout a été dit sur Quentin Tarantino et son style fait de citations et de recyclage. Pourtant, rien de cela ne reflète réellement la complexité du personnage.

Le reproche habituel que l’on peut faire au cinéma de Tarantino est de critiquer son incapacité à entretenir avec le cinéma autre chose qu’une nostalgie, un brin fétichiste, capable de citer à la virgule près les dialogues d’un obscure western italien de seconde zone des années 1970.

Dans cette même veine, la critique institutionnelle lui reproche généralement de ne pas établir de distinction entre le cinéma bis – tous ces Point limite zéro, ces films de seconde zone dopés à l’adrénaline mais dépourvus de surmoi ou ces films tournés à la va-vite par des Italiens plus ou moins bien intentionnés sentant un filon et l’exploitant jusqu’à plus soif par appât du gain – et le cinéma d’auteur fait, dit-on, pour de nobles raisons. Ce n’est pas totalement faux. Si ces films ont bercé sont enfance et ont dû, sans doute, jouer un rôle particulier dans la construction de sa personnalité, l’explication psychanalytique ne me paraît pas la plus pertinente.

En effet, c’est loin de résumer le cinéma de Tarantino qui me paraît bien plus complexe que cela. S’il refuse de dresser des barrières entre le cinéma de genre, le cinéma bis, le cinéma d’exploitation (ce n’est pas la même chose ! On n’y reviendra peut-être dans un prochain article 😉 ) et le cinéma d’auteur c’est parce qu’il respecte trop le cinéma justement. Rien ne justifie, à ses yeux, de mettre sur le ban de l’histoire des artisans du cinéma comme Richard C. Sarafian, Ringo Lam, H.B. Halicki, Lucio Fulci, Mario Bava ou Sergio Leone (heureusement, ces 3 derniers sont considérés comme de véritables auteurs depuis quelques années) : ils ont tous apporté leur touche à l’évolution du cinéma mondial.

Par ailleurs, se contenter de voir en Tarantino qu’un simple brocanteur, capable uniquement d’évoquer avec un second degré consommé un passé devenu culte, est également une forme de paresse intellectuelle. Le cinéma de Tarantino est moins un cinéma nostalgique ou anachronique qu’un cinéma contemporain dont l’esprit des années 1970 règne en maître : moins comme de simples clins d’oeils que comme un état de fait. Le monde décrit par Tarantino se constitue de ces années 1970 : il en est le socle et représente en cela une certaine normalité. Les icônes, le décorum, le cinéma de cette période sont les fondations de l’univers recréé par l’auteur, non pas pour les utiliser à des fins mercantiles, par cynisme ou pour promouvoir un second degré volontairement cool, mais pour bâtir un monde rempli d’énergie.

Sur ces enjeux de temporalité, la scène la plus extraordinaire du cinéma de Tarantino est sans doute celle du Boulevard de la mort, lors de la course-poursuite finale. Lorsque Stunt Mike et les cascadeuses quittent soudainement les petites routes rocailleuses et rejoignent l’autoroute. Soudain, on se rend compte que, loin de se situé dans les années 1970, le film se déroule dans la fureur désincarnée et aseptisée du monde d’aujourd’hui. Dans ce monde contemporain, pas de Dodge, pas de Mustang, mais de longues files de voitures plus banales les unes que les autres. Tout le cinéma de Tarantino se trouve dans cette séquence choquante : s’il s’échine constamment à décrire des personnages hauts en couleur, toujours prompts à sortir la réplique qui tue, c’est pour mieux prendre le parti de ceux qui peuvent insuffler de l’énergie au monde. Tout comme lui est l’un des seuls (le dernier ?) à insuffler une saine énergie communicative au cinéma d’Hollywood si formaté, si rempli de personnages interchangeables et gris.

Au secours, reprenez Christopher Nolan et donnez-nous plus de Quentin Tarantino !

Noodles

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Fan de cinéma depuis longtemps, je partage mes opinions avec vous. N'hésitez pas à me donner votre avis sur mes critiques. Sur Twitter je suis Noodles, celui qui tombe systématiquement dans le piège des débats relous.

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