Apichatpong Weerasethakul
Note de la rédaction :
Weerasethakul ou plutôt Joe, comme tout le monde l’appelle, est comme un poisson dans l’eau à Vienne. C’est à Vienne qu’il a exposé déjà en 2000 au musée Sécession. C’est ici que la cinémathèque lui a consacré une rétrospective en mars 2009. C’est ici aussi qu’a été publié le premier livre sur son travail et qu’un DVD de « Mysterious Object at Noon » a été édité. De passage à Berlin pour une installation, il a naturellement fait un détour par la capitale viennoise, le temps d’un dîner avec le réalisateur Peter Tscherkassky et une Masterclass au Filmmuseum. Compte-rendu dans les mots du maître. 

Jeunesse

« Dans la petite ville du nord de la Thaïlande où j’ai grandi, il n’y avait pas grand chose mais étonnamment il y avait pas moins de sept cinémas ! On y passait principalement des films indiens ou Hong-kongais. C’est seulement plus tard, quand les VHS ont commencé à se démocratiser que j’ai pu voir d’autres types de films. J’ai alors découvert Spielberg et Fellini, les deux réalisateurs qui m’ont le plus marqué. Il y avait cette force, ce talent naturel pour raconter des histoires simples. Je ne me disais pas encore que je voulais moi-même faire des films, mais je commençais à en regarder beaucoup. J’aimais Pasolini aussi. Et puis j’ai finalement étudié l’architecture. Pour mon projet de fin d’études, j’ai dessiné un bâtiment qui serait un studio de cinéma, avec des équipements de post-production, des salles pour stocker les bobines, d’autres de projection etc. Je suis allé à Bangkok observé des studios similaires à ceux que j’imaginais et j’ai beaucoup appris sur place, des choses très concrètes, sur le développement des films, les matières utilisées, les gens qui travaillaient là-bas m’ont montré le métier. J’ai compris que je devais faire ça, c’était le déclic pour moi. »

Chicago

« J’avais envoyé mon dossier à plusieurs écoles américaines sans savoir très bien s’il y avait une différence entre elles. Je n’avais pas eu bien le temps de préparer mon portfolio donc c’est la dernière école à ma recevoir qui m’a enfin pris parce que j’étais finalement prêt et c’était la School of the Art Institute de Chicago. Je ne savais pas du tout qu’elle était spécialisée dans le film expérimental, que Brakhage y avait enseigné. Je pensais y faire mes premiers courts à la Spielberg. En fait je me suis retrouvé à travailler uniquement sur du 16 millimètres, seul dans un labo, à travailler sur des petits projets au plus près de la matière, avec le film dans les mains, pas du tout à diriger des acteurs ou à écrire des scénarios. Mais c’est cette expérience qui m’a poussé vers l’art contemporain, les expos, les galeries, les installations. J’ai commencé comme ça avant de réaliser mes premiers films de fiction alors que les gens aujourd’hui pensent que, avec mon succès sur les longs, je le suis amusé à faire des petits courts d’art pour l’argent ou pour le plaisir. Mais ça date déjà ! »

Films traditionnels ou art contemporain ?

« On le parle souvent du fait que je fasse les deux mais ce sont tous les deux des films. Et mon travail pour les galeries nourrit mon travail pour les longs métrages – l’inverse est vrai aussi d’ailleurs. C’est une échelle différente, des méthodes différentes de travail mais c’est très complémentaire je pense. Pas contradictoire. On a sous-entendu que je faisais les films d’art par intérêt, pour l’argent. C’est plus compliqué. Quand je travaillais sur Cemetery of Splendour je cherchais encore des financements, mais le script était terminé et je savais où j’allais tourné, j’avais fait les repérages. Et une mécène coréenne me contacte pour le demander de travailler à un projet artistique pour eux. Je dois leur fournir plusieurs courts-métrages avec des thèmes imposés mais en échange elle me finance mon film. Bien sûr j’ai accepté immédiatement. J’ai terminé le long et puis ensuite je me suis rappelé que je devais encore faire ce court pour elle, je me suis « merde ! » mais bon j’ai trouvé une idée et ai honoré mon engagement… »

Méthode de travail

« Je prends beaucoup de notes. J’écris systématiquement mes rêves. Je relève des choses autour de moi pendant des mois sans ordre particulier. Et puis ensuite cherche à les articuler plus ou moins grossièrement pour en faire une trame. En général j’écris plusieurs projets similaires autour d’une idée centrale et je laisse mon producteur décider entre trois scénarios. Ou je fais semblant de le laisser décider. En général j’oriente son choix (rires). Bref, tout ça prend beaucoup de temps et c’est la phase essentielle. Le tournage en soi est souvent très court et pénible pour moi, c’est quelque chose que, je ne dirais pas que je déteste, mais qui est toujours un moment difficile et que j’appréhende. Je suis timide. Il y a beaucoup de monde à diriger. J’apprends à chaque film. Maintenant je me concentre de plus en plus sur des détails pratiques durant le tournage, ce qu’on mange, où on dort, que les conditions soient confortables pour qu’au moins le tournage soit un peu moins éreintant. Ça rend folle mon assistante qui me prend pour un tyran quand je contrôle chaque chambre d’hôtel et chaque bol de soupe (rires). »

Bouddhisme

« Est-ce que le bouddhisme est compatible avec la vie de metteur en scène ? C’est une question délicate, surtout que mon rapport à la religion a beaucoup évolué. Je ne sais pas si ça va répondre à votre question mais j’étais à ce festival en Inde et une femme très intelligente a pris la parole. La discussion portait sur la restauration des films. Elle a dit qu’à son avis, il ne fallait pas restaurer les anciennes pellicules, qu’il fallait laisser les films mourir en quelque sorte. Qu’en agissant ainsi on réaliserait à quel point une projection est importante, que voir un film serait un phénomène éphémère et d’autant plus riche. Qu’on les considérerait presque comme des personnes, précieuses mais amenées à disparaître. J’ai trouvé cette idée belle. Évidemment très orientale. Ici en Europe on me prend pour un fou si je raconte ce genre de choses. Sinon quand j’enseigne ce qui m’arrive régulièrement comme dans l’école de cinéma de Bela Tarr à Sarajevo, j’utilise souvent la méditation pour faire avancer les projets de tel ou tel jeune cinéaste. La méditation permet de faire de point, de sortir de certaines impasses, c’est important pour savoir où on en est. Ça fait des miracles parfois ! »

Projet

« Oui, mon prochain film est déjà sûr de bons rails. Nous allons tourné en Colombie début 2018. Il pourrait y avoir également des éléments de science-fiction. Enfin disons que j’essaie de décider si un de mes personnages est un Alien ou non (rires). Non ce n’est pas la première fois que je sors de Thaïlande pour travailler mais c’est un challenge intéressant. Vous en saurez davantage bientôt. »
Étienne

About Étienne

Né en 1982, journaliste de formation. Je vis à l'étranger depuis 2008. J'ai travaillé pour 5 magazines et 2 émissions de télévision. Je cherche obstinément un cinéma à la marge, qui aurait un langage propre. Le cinéma expérimental et l'art contemporain m'attirent particulièrement.

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