Certaines femmes – Critique

By 7 mars 2017 mars 10th, 2017 Critiques
certaines femmes
Note de la rédaction :

Derrière un film d’actrices très touchant, une femme aux multiples personnalités.

Comment devient-on soi-même ? C’est une question qu’il serait intéressant de poser à Kelly Reichardt qui s’est longtemps cherchée, comme cinéaste, et semble avoir trouvé une forme de sérénité et de contrôle qui donne aujourd’hui une force narrative inégalée à son dernier film, Certaines femmes. Critique.

Il faut commencer par le commencement. L’envie de faire des films était palpable chez elle dès 1994 et « River of Grass », premier long métrage très sympathique, maladroit, sorte de « Balade sauvage » pour bras cassés. Le style Reichardt, alors, c’était quoi ? Pas mal d’esbroufe et d’énergie, un pot pourri d’idées n’allant pas forcément les unes avec les autres, un humour acide, parfois du cocasse voire du potache. On pouvait immédiatement cocher un certain nombre de cases : jeune, spontané, amateur, fauché, et lui prédire un avenir à la Kevin Smith par exemple, pour le culot, la facilité et le ton.

Douze ans plus tard, la mue a opéré. Reinchardt décolle et s’apprête à devenir une bête à festival. Son style a mûri, plus âpre, exigeant, tout en longues séquence, silence, nature, minimalisme de bon goût. « Old Joy » (2006) marque le début de la reconnaissance public et critique. Un film réalisé dans les bois avec deux acteurs et en très petit comité qui produit des conditions parfaites d’intimité et d’authenticité. Reichardt et son mini budget se retrouvent à Sundance. Le film marche au bouches à oreilles. Modestie, simplicité, retour à des valeurs plus traditionnelles.

Est-ce le « film de la maturité » comme les journalistes aiment à appeler les films les plus sérieux (parfois les plus chiants) ? Disons que « Old Joy » comme « River of Grass » porte une empreinte esthétique assez forte. Ce sont deux objets singulièrement opposés mais qui se ressemblent dans leur radicalité. Ils sont des démonstrations de force formelles mais paradoxalement pas encore des objets absolument aboutis. On sent déjà que La réalisatrice tient une relation privilégiée avec ses acteurs mais aussi peut-être qu’elle a encore beaucoup à prouver et qu’elle cherche un point d’équilibre entre excentricité et calme zen.

Ce point d’équilibre c’est « Certaines femmes », son sixième long et meilleur film à ce jour. Portraits croisés de femmes, qui sont admirables mais n’ont pas forcément de beaux rôles. Les actrices sont plus que parfaites (Laura Dern et Kristen Stewart sont toujours justes, Lily Gladstone crève l’écran), le style est en place mais pas prédominant, il sert de médium, d’intermédiaire. Reichardt est donc enfin devenue la meilleure version d’elle-même, une Robert Altman au féminin, drôle, forte, toujours un peu aride, privilégiant les gestes et les situations aux dialogues. Comme Altman dans « Short Cuts » qui adaptait Raymond Carver, elle a choisi un recueil de nouvelles qu’elle coupe en trois récits distincts (mais pas sans liens les uns avec les autres). Ce procédé lui donne environ trente minutes par partie, ce qui est beaucoup et peu à la fois. Elle exploite au mieux ce temps restreint pour faire parler les détails, les images, les sous-entendus, sans expliquer davantage. Cette richesse dans la narration et le refus du spectaculaire en font d’autant plus l’héritière d’Altman. Ce dernier avait tourné le magnifique « Trois femmes ». Reichardt en impose ici quatre inoubliables.

C’est en s’effaçant derrière ses personnages que Reichardt a trouvé le graal qu’elle cherchait depuis son premier film : devenir elle-même. Au contraire d’autres grands qui ont eu besoin de développer un style unique pour exister, c’est pour d’autres en trouvant le style le plus juste qu’on disparaît.

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NOTE GLOBALE
Étienne

About Étienne

Né en 1982, journaliste de formation. Je vis à l'étranger depuis 2008. J'ai travaillé pour 5 magazines et 2 émissions de télévision. Je cherche obstinément un cinéma à la marge, qui aurait un langage propre. Le cinéma expérimental et l'art contemporain m'attirent particulièrement.

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