Au-dela des montagnes jia zang ke
Note de la rédaction :

Note de la rédaction :

Peut-être la plus grosse injustice du palmarès du dernier Festival de Cannes, Au-delà des montagnes de Jia Zhang-Ke est reparti bredouille alors qu’il avait tout pour faire une bonne Palme d’Or : un scénario et une mise en scène à l’ambition dingue et des acteurs extraordinaires, le tout témoignant – comme à son habitude – des bouleversements politiques et sociaux d’une Chine se perdant dans une sorte de modernité syncrétique. Critique.

Go West, le tube repris par les Pet Shop Boys résonnera longtemps dans vos têtes après avoir vu ce mélodrame surprenant.

Résumé :

Tout commence avec une chanson, Go West, et une chorégraphie un peu kitsch orchestrée par un groupe de jeunes préparant le passage à l’An 2000. Cette chanson (et cette choré !) reviendra comme un mantra à plusieurs reprises tout au long du film. En 1999, en Chine, Tao (incroyable Zhao Tao), institutrice, est courtisée par deux hommes, ses amis d’enfance Jinsheng et Liangzi. Alors que Liangzi est employé d’une mine de charbon, Jinsheng est l’heureux propriétaire d’une station-service. Cette romance à trois finit par avoir raison de l’amitié qui unissait les deux hommes, d’autant que Tao choisit d’épouser Jinsheng, plus ambitieux et prêt à embrasser le destin d’une Chine conquérante. En 2014, Liangzi vit dans une autre ville. Toujours employé par une mine de charbon, il apprend qu’il a un cancer. Parallèlement, Tao, qui a divorcé de Jinsheng, vit seule, tandis que leur fils, Dollar, est élevé par son père…

Dans Au-delà des montagnes, il y a le mélodrame, c’est certain, mais Jia Zhang-Ke nous propose aussi et surtout un portrait en creux de la Chine. Tao, cette jeune femme indécise, courtisée par deux hommes, l’un ouvrier et l’autre converti au capitalisme conquérant, est évidemment une allégorie de la Chine. Elle choisira le second, plus entreprenant, plus transparent sur son amour envers elle. C’est presqu’une évidence. D’ailleurs, elle ne le regrettera jamais réellement. Seule une nostalgie d’une époque révolue viendra l’effleurer lorsqu’ils se reverront bien plus tard, dans un contexte dramatique.

La chanson Go west symbolisait l’idée d’un départ et d’un espoir d’une vie meilleure pour la communauté homosexuelle dans les années 1970-1990 (l’eldorado était à l’époque la ville de San Francisco). Dans Au-delà des montagnes, l’ouest idéalisé est plus opaque : est-ce l’Occident et sa promesse d’une vie moderne ? Est-ce l’Ouest traditionnel de la Chine, ses montagnes et son industrie lourde, avec ses mines de charbon dans lesquelles le pauvre Liangzi va sacrifier sa vie ? Nous ne le saurons jamais réellement.

Une chose est sûre, les personnages se brûleront les ailes à ne pas avoir été préparés à l’avenir, faute de repères (le pauvre père de Tao, tellement effacé qu’il s’éteindra dans une gare anonyme entre deux transits).

L’Ouest est porteur d’espoir dans la psyché collective. Jia Zhang-ke, auteur de chefs-d’oeuvres comme Still life et A touch of sin, est en un sens lui aussi concerné par cette dichotomie : à 45 ans, il représente cette jeunesse chinoise qui fut un temps attirée par l’Ouest, porteur d’espoir et de nouveauté, mais rattachée, profondément, comme Tao, à la Chine traditionnelle.

À Fen­yang, ville natale du cinéaste, la gracieuse Tao, jouée par sa compagne et muse Zhao Tao, ne veut pas choisir entre deux hommes, c’est le plus entreprenant qui aura gain de cause. Peut-être est-ce le premier signe de l’aveu d’une compromission passée.

Pour mieux appuyer son propos, Jia Zhang-ke n’hésite pas à pencher du côté de l’outrance : le fils de Tao sera nommé par son mari Dollar, sans parler des ellipses spectaculaires nous propulsant de la fin du siècle passé à 2014, puis à 2025 !

Ce troisième et dernier volet se déroule en Australie, eldorado d’une diaspora chinoise bling bling complètement déconnectée avec de la Chine traditionnelle. Dans cette partie, Jia Zhang-ke se permet d’utiliser le grand angle pour filmer des paysages grandioses tels que le cinéaste n’en avait jamais filmés. Ce dernier volet contrebalance les deux autres, filmés dans un format volontairement étriqué (un peu à la manière de Dolan dans Mommy).

Ainsi, l’évolution formelle – loin du cinéma gadget – s’inscrit dans une logique de scénario limpide illustrant à merveille les évolutions technologiques, les sentiments des personnages et les prises de positions de l’auteur. En effet, comment mieux illustrer les changements brutaux d’une Chine en perte de repères ?

La confrontation entre des disparités techniques (d’images, de sons et de cadres) permet de souligner la force d’une épopée esthétique où la réalité semble dépasser la fiction. Pourtant, ce que l’on retient du film est moins un changement brutal subi, qu’une forme de confiance sereine en un temps immuable. Celui « où les vieux amis sont comme la montagne et le fleuve ».

Un chef-d’oeuvre de plus pour ce cinéaste à re-découvrir.

17
Note globale

Fiche technique :

Titre original : Shān Hé Gù Rén
Réalisation : Jia Zhangke
Scénario : Jia Zhangke
Acteurs : Zhao Tao, Zhang Yi, Liang Jing-dong, Dong Zijian, Sylvia Chang
Pays d’origine : Chine, France, Japon
Genre : Film dramatique
Durée : 126 minutes
Sortie : 23 décembre 2015
Noodles

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