12 jours – critique du film

By 11 décembre 2017 Critiques
12 jours
Note de la rédaction :

La loi française prévoit plusieurs dispositifs permettant d’hospitaliser sans leur consentement des personnes souffrant de troubles mentaux. Afin de garantir leur protection, le maintien de leur hospitalisation au-delà de 12 jours est soumis à l’autorisation d’un juge.

Comme dans La vie moderne, le film commence par un mouvement de caméra, un lent travelling, cette fois non sur une route mais dans les couloirs du Vinatier, hôpital psychiatrique installé à Bron, ville voisine de Lyon. La caméra avance doucement, se rapprochant peu à peu des murs et créant un sentiment d’enfermement.

L’enfermement, c’est le premier sujet de 12 jours, qui aborde celui des personnes hospitalisées pour troubles mentaux sans leur consentement. Depuis une loi de septembre 2013, la prolongation de leur hospitalisation au-delà de cette durée ne peut intervenir sans autorisation du juge de la liberté et de la détention. Et c’est précisément au milieu des audiences menées par ces juges au centre hospitalier le Vinatier que Raymond Depardon a décidé de poser sa caméra. Ce faisant, il met volontairement de côté les soins consacrés aux patients pour se concentrer sur un moment particulier de leur hospitalisation : celui où se joue se poursuite et où la garantie de leurs droits est assurée. Subi, leur enfermement dans un hôpital est, bien que destiné à soigner les patients autant qu’à les protéger et à protéger les tiers, une privation de liberté dont le juge des libertés et de la détention a pour rôle de s’assurer qu’elle est décidée dans le respect des droits des patients.

En nous montrant ces auditions, Depardon nous rappelle en premier lieu que, quelle que soit l’altération de leurs facultés mentales, ces patients n’en reste pas moins bénéficiaires de droits que l’Etat se doit de respecter et ne constituent pas une catégorie de sous-citoyens. Il expose en outre le processus de cette justice particulière, proches des malades puisqu’elle est rendue dans l’institution psychiatrique elle-même, dans le cadre peu solennel d’un bureau, et où les limites du rôle du juge peuvent sembler réduire son rôle autant qu’elles confortent le respect des libertés individuelles. En effet le juge des libertés et de la détention n’exerce qu’un examen formel de la situation du patient, ne portant pas d’appréciation sur son état mental et s’en remettant pour cela aux psychiatres, absents face à la caméra mais présents par leurs expertises ; en cela, son intervention apparait limitée. Pourtant, cette limitation est en réalité une garantie, dans le sens où la loi prend soin de ne pas confier à un homme de droit le pouvoir de diagnostiquer des troubles mentaux, l’enjoignant de s’en remettre sur ce point à des experts, dont la pluralité est une protection contre l’arbitraire. Contenu à vérifier le respect de la procédure, le juge ne se désintéresse pour autant pas des patients, les audiences constituant au contraire pour eux un moment singulier, où on leur demande de s’exprimer non pas pour juger de leur état mais assurer la protection de leurs droits, les considérant ainsi comme des justiciables normaux.

Recourant à un dispositif simple – deux caméras fixes, amenant à un permanent champ/contrechamp – Depardon filme cette parole sans jugement et avec une grande humanité, délaissant tout effet pour amener le spectateur à se concentrer sur elle, qui apparaît d’autant plus importante que les audiences ne sont pas seulement un temps où se joue la liberté de mouvement des patients mais où s’interroge également leur identité. Car, les amenant à s’exprimer, le juge leur demande le plus souvent ce qu’ils pensent de la poursuite de leur hospitalisation sous un régime de contrainte, ce qui revient à leur demander, en filigrane, s’ils considèrent souffrir de troubles mentaux ou, plus trivialement, à leur poser cette question abyssale : « êtes-vous fou ? ». En cela l’identité apparaît au cœur du film, non par l’effet de son affirmation – comme dans La Vie Moderne – mais de son questionnement. Face cette interrogation vertigineuse, les patients expriment leur douleur, leur incompréhension et font parfois preuve d’une étonnante lucidité. Rapportant cette parole, Depardon lui donne corps et permet de créer une réelle empathie entre le spectateur et ceux qu’ils voient à l’écran.

Si le principe de la mise en scène d’une succession d’audiences peut sembler répétitif, le réalisateur parvient intelligemment à contourner ce risque, d’abord par la richesse et la puissance des séquences, expression d’une humanité mise à nue, et par des respirations régulières faites de plans extérieurs de l’hôpital.

Touchant et poussant le spectateur à une profonde réflexion, 12 jours se révèle être, après le faible Les Habitants, un excellent Depardon.

Note : 16,5

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