C comme… John Carpenter évidemment. John Carpenter est sans doute le maître de l’horreur, comme on aime à le rappeler (et comme il s’est lui-même surnommé sur Twitter). Il est également l’un des maîtres du cinéma de genre avec Roger Corman, Mario Bava, Dario Argento, Lucio Fulci, Tobe Hooper, Wes Craven (RIP) et quelques autres. Je vous laisse compléter vous-même cette liste – à non tu m’enlèves tout de suite Uwe Boll et  Tom Six qui sont des guignols qui font ça uniquement pour choquer et gagner de l’argent facilement. En effet, le genre repose sur un diptyque essentiel à mes yeux : un amour et une connaissance profonde du cinéma, d’un côté, et de l’autre, une foi profonde et quasi-mystique en ce que le réalisateur raconte. John Carpenter est sans doute le réalisateur qui personnifie le mieux ce diptyque. Si on devait représenter la rencontre de la connaissance du cinéma et de la foi en son sujet, sous la forme des deux versants d’une montagne, John Carpenter serait même au sommet de celle-ci.

Un génie précoce

John Carpenter débute très jeune, car, ne nous voilons pas la face, il est ce qu’on appelle un génie précoce. Il naît dans l’est de la Californie, le 16 janvier 1948 dans une famille de la classe moyenne plutôt cultivée. Pour parachever le tableau, précisons que son père est prof de musique.

En 1953, sa famille déménage à Bowling Green, une petite ville du Kentucky. Dès son plus jeune âge, Carpenter nourrit l’espoir de devenir metteur en scène, notamment grâce à sa mère qui l’emmène régulièrement au cinéma. Ses films favoris ? Les films d’horreur, de science-fiction ainsi que les westerns comme ses genres favoris, en particulier Planète interdite de Fred M. Wilcox, La Chose d’un autre monde de Christian Nyby et Howard Hawks (il n’est pas crédité mais il a bien co-réalisé ce film) et Rio Bravo également de Howard Hawks (on a au moins un point en commun 😉 ). Déjà, on comprend que le jeune homme a des goûts sûrs et voue un culte au grand Howard Hawks, qui n’est autre que le cinéaste des valeurs – le bien, le mal, toussa – et du devoir. Quiconque a vu ne serait-ce que Halloween, Invasion Los Angeles, ou Assaut, voit sans doute où je veux en venir : John Carpenter retiendra la leçon…

Dans le même temps, son père l’initie à la musique en lui apprenant à jouer du violon et du piano. Cependant, c’est à la basse que Carpenter se montre le plus doué (en écoutant les BO d’Assaut et d’Halloween, on voit à peu près ce que cela donne…  🙂 ). 

Durant son adolescence, il s’adonne à sa véritable passion en filmant des courts métrages d’horreur en 8 mm avec la caméra que lui a offerte son père. Au cours de cette période, passionné par les monstres et la science-fiction, Carpenter donne à ses courts métrages des noms évocateurs, tels que Gorgo vs. Godzilla, Sorcerer from Outer Space, Revenge of the Colossal Beasts, Terror from Space et Warrior and the Demon…

Après le lycée, Carpenter suit pendant deux ans des cours à la Western Kentucky University. En 1968, il intègre finalement l’University of Southern California’s School of Cinematic Arts (USC), l’une des écoles de cinéma les plus réputées aux États-Unis. Il y poursuit sa formation technique, mais aussi une formation approfondie sur l’écriture de scénario. L’USC lui offre également l’opportunité de rencontrer quelques-uns des plus grands réalisateurs de l’époque, comme Orson Welles, Howard Hawks, John Ford et Alfred Hitchcock. C’est en 1971 qu’il achève son cursus. Il est temps pour le petit Carpenter de devenir grand…

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Alors qu’il est encore à l’USC, John Carpenter co-écrit, monte et compose la musique du court-métrage réalisé par James Rokos et produit par John Longenecker, The Resurrection of Broncho Billy, qui remporte l’Oscar du meilleur court-métrage de fiction en 1970. Filmé en 35 mm, le film est vendu par John Longenecker aux studios Universal, qui le diffusera en salles en avant-programme pendant deux ans aux États-Unis et au Canada. On imagine donc que John Carpenter n’aura pas d’immenses difficultés pour lancer sa carrière.

Le premier long-métrage de John Carpenter, Dark Star, est en fait son film de fin d’études. Le projet voit le jour au sein de l’USC.

Au départ, le film consiste en un court-métrage de 37 minutes, tourné avec un budget de 6 000 dollars. Mais à sa sortie de l’école, Carpenter est approché par le producteur Jack H. Harris, qui lui propose de tourner de nouvelles scènes afin « d’étoffer » son court-métrage et d’en faire un film. Après l’obtention d’une rallonge de 60 000 dollars, de nouvelles prises sont effectuées et Dark Star devient un long-métrage à part entière. Carpenter en compose la bande originale (ce sera le cas pour quasiment tous les films qu’il réalisera) et co-écrit le scénario avec son camarade de l’USC Dan O’Bannon (qui plus tard co-écrira le scénario de Alien, le huitième passager).

Le film est une sorte de pochade se passant dans l’espace. Malgré une diffusion en salles limitée, le film est plutôt un succès critique (Saturn Award des meilleurs effets spéciaux en 1976, et est nommé au Prix Hugo du meilleur film et au Prix Nebula du meilleur scénario).

John Carpenter sort donc diplômé et auréolé de gloire de la fameuse école de cinéma USC. Un peu naïf, il pensait cartonner et qu’on lui donnerait beaucoup de travail. Mais, évidemment, il n’en est rien. Il écrit donc beaucoup de scénario et gagne sa vie pendant plusieurs mois, années, en vendant des scénarios à la pelle.

Finalement, il vend le scénario de Les Yeux de Laura Mars, un thriller horrifique qui sera tourné un peu plus tard (en 1978). Le producteur qui lui achète ce scénario, sentant bien le filon, lui demande s’il n’a rien d’autre sous le coude. Mais bon, Carpenter ne voulant pas être catalogué comme scénariste, hésite longuement… Bon, il a bien une idée derrière la tête, qui est de tourner un western moderne, et écrit en quelques jours le script de ce film qui devait s’appeler initialement The Anderson Alamo.

Et oui ! Carpenter est un fan absolu de western et il rêve de réaliser des westerns modernes. Or, bien sûr, en 1975, les westerns sont totalement has been et, surtout, coûtent très cher à monter. Donc, évidement, ça pose problème… Il a donc l’idée d’écrire un western sans décors, près de chez lui, une sorte de western urbain. Riche idée…

Une carrière à la Michael Myers

En 1976, deux ans après la sortie de Dark Star, Carpenter reçoit donc un coup de pouce du destin pour tourner son premier véritable film. C’est carrément le rêve :  les producteurs des Yeux de Laura Mars lui donnent « carte blanche » pour mettre en scène le film dont il rêve, dans les limites d’un petit budget (soit 100 000 dollars). Toujours désireux de tourner un western, le cinéaste choisit de mettre en scène une adaptation moderne de Rio Bravo, de Howard Hawks – encore lui. C’est d’ailleurs précisément en ces termes qu’il décrira son film dans une interview parue une vingtaine d’années plus tard, dans le magazine Première : Assaut est « un Rio Bravo urbain ».

Ce film, ce sera donc Assault on Precinct 13 (ou Assaut en français).

Il tourne le film en seulement 24 jours et, donc, 100 000 dollars ! C’est assez hallucinant, surtout au regard de ce que l’on voit aujourd’hui, quand des réalisateurs en herbe se plaignent de ne pas pouvoir tourner leur film avec les budgets limités qui leur sont alloués (on parle généralement de plusieurs millions d’euros…).

Non, décidément John Carpenter n’est pas fait dans le même moule et initiera, en quelque sorte, la vague des cinéastes démiurges capables de réaliser des films tout à fait présentables avec de tous petits budgets. Je pense, par exemple, à Sam Raimi, Peter Jackson et, dans une moindre mesure, James Wan, aujourd’hui.

John Carpenter, jeune cinéaste de 27-28 ans, réalise son premier film avec un budget riquiqui et résultat ? C’est un putain de chef-d’oeuvre (excusez le vocabulaire) !

Généralement, hormis cas exceptionnels comme Orson Welles, les cinéastes « normaux » mettent du temps à s’affirmer, ils ont ce que l’on appelle « des oeuvres de jeunesse », ils créent des films imparfaits ou « prometteurs ».

Il y a une telle affirmation de style, une telle aisance et sûreté dans les intentions de réalisation, le film est tellement prodigieux dans sa mise en scène, qu’il est légitime de douter que ce film soit seulement un premier film. Et pourtant, c’est le cas ! Assaut est parfait dans sa réalisation et dans son propos : tout est déjà là dans le cinéma de John Carpenter et tout est excellent. C’est simple, on a l’impression que toute l’histoire du cinéma coule dans les veines de John Carpenter, tant  il est « facile » et très largement au niveau des plus grands metteurs en scène dès son premier long-métrage.

Le cinéma de John Carpenter est déjà là, comme une évidence innée, solide et bien campé dans ses intentions de réalisation (la chose la plus importante chez lui : comment et, surtout, pourquoi il choisit de montrer cela).

Par conséquent, premier constat : en regardant Assaut, on comprend d’emblée tout le cinéma de John Carpenter. Mais rassurez-vous, cela ne veut pas dire qu’il ne cessera de se répéter par la suite, bien au contraire. En fait, cela veut dire que tous les thèmes abordés plus tard, tout le savoir-faire et sa méthodologie de travail sont, en quelque sorte, déjà là, en germe, n’attendant qu’un autre film pour prendre une autre forme.

Il rend hommage à deux genres – et par la même occasion à un de ses maîtres – qui seront plus ou moins évoqués dans tous ses films : le western, avec donc Howard Hawks, et le cinéma de genre fantastique.

Le film est tourné à Los Angeles, dans des quartiers difficiles, et s’inspire de loin des émeutes de Watts qui ont eu lieu en 1965.

Le film révèle un cinéaste très sûr de lui et de ses goûts autour de gimmicks que l’on retrouvera durant toute sa carrière :

  • Le fameux travelling, lent et précis,
  • Le CinémaScope : peu de cinéastes maîtrisent aussi bien le CinémaScope que Carpenter : Sergio Leone, Michael Mann et David Lean, peut-être, mais il y en a pas beaucoup d’autres…
  • Un cinéma totalement référencé,
  • Une musique composée par Carpenter lui-même : ici, il réutilise vaguement un motif du Scorpio theme de Dirty Harry de Lalo Schifrin (la mesure apparaît clairement à partir de 2min14 secondes du Scorpio theme – comparez avec le thème de Assaut). Bien sûr, en grand minimaliste, Carpenter l’épurera au maximum.
  • L’utilisation de pseudos : ici il n’apparaît pas dans les crédits en tant que monteur, c’est un certain  John T. Chance qui est cité. Ce dernier n’existe pas réellement et n’est autre que le nom du personnage que joue John Wayne dans… Rio Bravo, la boucle est bouclée !

Pour conclure, que dire de ce film génial qui n’a pas déjà été dit ? À part qu’il s’agit d’un croisement entre Rio Bravo (le groupe d’hommes assiégés) et La Nuit des morts vivants (la menace étrange), on peut aussi dire que ce film marque déjà le sommet d’une carrière – sommet qui durera jusqu’à la fin des années 1990 : on peut voir une inflexion à partir du film Le Village des damnés (1995).

À sa sortie, le film est un véritable bide, comme souvent dans ces cas-là…, et on peut comprendre pourquoi en revoyant le film, au regard des autres films sortis en 1975. Hormis le fait que le film ait été interdit aux moins de 18 ans en France, deux séquences ont été coupées lors de la sortie du film : le voeux de sang et l’assassinat de la petite fille (pourtant il s’agit d’un plan exceptionnel de beauté). Il faut dire que la censure fait rage au milieu des années 1970 en France : interdiction de Massacre à la tronçonneuse, Zombie et j’en passe…

Après ce film, les choses s’accélèrent pour Carpenter. En effet, après avoir visionné Assaut, au Festival du Film de Milan, les producteurs de films indépendants Irwin Yablans et Moustapha Akkad sollicitent Carpenter pour tourner un film à propos d’un tueur psychotique qui s’en prend à des gardiennes d’enfants. Dans une interview Yablans déclare : « je voulais faire un film d’horreur qui ait le même impact que L’Exorciste ». John Carpenter et sa petite amie d’alors Debra Hill commencent à écrire le synopsis du film provisoirement intitulé The Babysitter Murders, mais Carpenter affirme à Entertainment Weekly qu’il changera alors le titre en Halloween pour correspondre à la date où se déroulait l’histoire.

Halloween est également tourné en seulement 21 jours de mars à mai 1978 dans le sud de Pasadena et la Sierra Madre en Californie. Une maison abandonnée appartenant à une église a été choisie pour figurer la maison de Michael Myers. Deux maisons sur Orange Grove Avenue (près de Sunset Boulevard) à Hollywood ont été utilisées pour le point culminant du film.

Cette fois-ci, le film est un immense succès (60 millions de dollars au box-office) et restera pendant 2 décennies comme le plus gros succès commercial du cinéma indépendant. Du coup, les critiques commencent à s’intéresser à Carpenter.

Le thème musical principal d’Halloween est certainement le plus célèbre composé par Carpenter. Il est basé sur une rythmique 5/4 (cinq temps dans une mesure) que le père du cinéaste lui avait apprise au piano quand il était enfant. Il l’a rejouée en y ajoutant différents effets sonores.

Je m’arrête là dans la description de sa carrière, l’idée était de revenir sur les premières années de celle-ci. Pour en savoir plus sur John Carpenter, je vous invite à lire l’article de Wikipedia qui lui est consacré, il est plus ou moins correcte et rappelle, c’est déjà pas mal, les grandes étapes de sa carrière.

Pour ma part, je préfère me consacrer à l’analyse de sa mise en scène.

Une mise en scène subtile

Décrire un film de John Carpenter, c’est également décrire une mise en scène reconnaissable entre mille.

Ce sont des films lents, pas ou peu découpés, avec de lents travellings réalisés à la dolly (caméra sur rails ou sur roues). Même les personnages ne parlent pas naturellement : ils s’expriment généralement de façon étrange, très lentement,  voire trop lentement, ce qui confère aux séquences de dialogue une atmosphère surréaliste. Chaque réplique est découpée dans le temps, chaque acteur attendant que l’autre ait fini pour s’exprimer à son tour, comme si on voyait ces répliques écrites dans un roman et que l’auteur-réalisateur revenait à la ligne à chaque fois qu’un personnage s’exprimait. C’est étrange et très dérangeant généralement pour les novices.

La mise en scène de John Carpenter fonctionne à rebours de ce que font les autres cinéastes contemporains : eux accumulent un maximum de choses dans le cadre pour donner l’illusion du réel, généralement c’est raté car, justement, le cinéma n’est pas le réel.

John Carpenter, lui, construit son cadre comme un artiste minimaliste qui dirait « less is more » : il pense son cadre, le met en scène et, ensuite, voit tout ce qu’il peut retrancher à la séquence. En gros, il enlève tout ce qu’il peut enlever et tente par tous les moyens d’épurer son cadre. Il en ressort, des plans faciles à interpréter, simples d’approche et d’une beauté formelle assez inédite qui font de John Carpenter l’un des réalisateurs préférés des amateurs d’art, et en particulier, d’arts visuels.

Comme le dit, le critique de cinéma Jean-Baptiste Thoret, « un grand cinéaste prend sa caméra, choisit son cadre et se dit qu’est-ce que je vais enlever (…) il travail toujours en soustraction ».

Il en ressort un sentiment d’abstraction dans les films de John Carpenter : les rues sont désertes,  il y a peu ou pas de figurants, il n’y a pas de personnages ou de dialogues en trop, ce qui confère à son cinéma un côté irrationnel, presque irréel. L’irrationnel et l’abstraction étant, à mon sens, les deux raisons qui font de son cinéma, l’une des formes d’arts visuels les plus pures et les plus intéressantes de ces 40 dernières années.

En travaillant dans l’épure, John Carpenter crée une ambiance étrange d’emblée, mais surtout, imagine le cinéma tel qu’il devrait être : pur, formel (et non formaliste), ou plutôt respectant la forme de son récit en prenant soin de respecter les formes de son décor.

Mais, attention, John Carpenter ne va jamais trop loin et là est la difficulté : il est toujours à la limite de l’abstraction totale, mais il ne plonge jamais entièrement vers elle, ce qui serait une autre erreur stylistique, presqu’aussi grave que le trop plein, cher à quelques réalisateurs actuels fans de CGI.

Si vous voulez comprendre un peu mieux en quoi ce type de cinéma est génial et formellement passionnant, regardez n’importe quel film de genre actuel et demandez-vous, à chaque fois que vous le pouvez, si tel plan, tel mouvement de caméra, tel dialogue, tel effet spécial ou telle séquence est réellement utile. Vous verrez qu’à ce petit jeu, vous pourrez enlever une bonne partie du film et ce qui restera, ne sera pas forcément très folichon…

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La naissance du Mal

D’ailleurs, ce qui est marrant avec Carpenter, c’est qu’il débarque en plein milieu d’une décennie où les cinéastes se sont construits en réaction contre le cinéma classique : c’est ce qu’on a appelé le Nouvel Hollywood, avec des cinéastes comme William Friedkin, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Brian de Palma et Dennis Hopper. Le point commun de tous ces cinéastes est qu’ils ont voulu casser les codes en tournant à la caméra à l’épaule, en privilégiant des anti-héros et, par dessus tout, en se focalisant sur la psychologie et la sociologie des personnages. Pour eux, tout a une explication : le bien et le mal sont des notions floues qui peuvent avoir une explication plus profonde soit psychologique, soit sociologique.

Travis Bickle, dans Taxi Driver est un anti-héros, certes, mais il pourrait aussi tout autant faire le mal (il projette d’assassiner le maire) que le bien (la séquence finale), sans savoir trop pourquoi. La frontière est floue.

C’est un peu cela le Nouvel Hollywood, des frontières floues : on voit des personnages monstrueux, mais on finit par nous les rendre humain ; on voit des anti-héros qui deviennent des héros. En gros, le spectateur ne sait plus très bien quoi penser. Et c’est très bien ainsi.

John Carpenter ne croit pas du tout à cela. Pour lui, le mal existe. Il est puissant et violent. Parfois, il se personnifie en un personnage presque surnaturel, Michael Myers, parfois il est un groupe de personnes (Assaut) ou de choses (The Fog, The Thing).

Une petite comparaison pour mieux comprendre : la famille de dégénérés dans Massacre à la tronçonneuse est le résultat de frustrations liées à la perte d’identité et au lent déclin économique de la région (fermeture des abattoirs). Finalement, l’incompréhension dans laquelle le spectateur se trouve en les voyant ne nous les rend pas pour autant si étrangers. Tobe Hopper parvient, à certains moments, à les humaniser et, au final, on finit presque par comprendre (un peu) ces personnages improbables (oui, même Leatherface 😉 ) .

Tandis que chez John Carpenter, c’est tout le contraire : on n’humanise jamais le mal. Dans Assaut, la bande de gangsters est vaguement humaine au début du film (on les voit, ils ont un visage, on pense comprendre leurs intentions), mais peu à peu, on finit par lâcher prise : ils n’apparaissent plus vraiment à l’écran et font, au final, des choses qui nous dépassent et ne sont pas intelligibles.

Évidemment, ce phénomène sera encore plus marquant dans Halloween, où Michael Myers apparaît enfant sans son masque, au début du film, et disparaît complètement derrière son masque dans la suite du film, pour finalement devenir une forme irréelle capable de choses surhumaines. Plus le film avancera, plus la figure de l’homme, Michael Myers, disparaîtra et deviendra une chose abstraite.

Dans The Fog, c’est encore plus radical, puisque le Mal est cette masse de marins. Et dans The Thing, Carpenter touche presque à l’abstraction totale, puisque le Mal absolu est cette chose informe et impalpable.

Ce qui intéresse Carpenter, on l’aura compris, n’est pas d’expliquer le Mal, de le comprendre, ou de savoir comment lutter contre lui, mais, bien au contraire, de l’utiliser comme un tout omniprésent et omnipotent. Le Mal est le Mal, inutile de tenter de lutter contre lui ou d’essayer de le comprendre ou même de dialoguer avec lui. Sa seule présence fait l’altérité, qu’il soit le héros, le groupe ou les victimes.

Ses films sont cela : l’expérience du Mal à l’état pur, rien de plus et rien de moins…

Deuxième différence de taille avec le Nouvel Hollywood : John Carpenter croit en la figure du héros.

Attention, le héros chez Carpenter, n’est pas un héros classique. C’est un héros totalement individualiste (« j’ai foi en un seul homme : moi » comme dit le personnage principal d’Assaut) : s’il aide des gens, c’est pour des raisons très personnelles, soit car il est amoureux, soit il agit par loyauté ou en respectant une sorte de code d’honneur totalement givré et complètement nihiliste.

Par exemple, dans Escape from L.A. (1981), Snake Plissken, ancien membre des forces spéciales devenu un redoutable hors-la-loi, a vingt-quatre heures pour sauver le président des USA en échange de sa grâce. Lorsqu’il accepte à contre-cœur la mission, on lui injecte des capsules d’explosifs qui détruiraient ses artères carotides dans le cas où il tenterait de s’enfuir. S’il revient avec le président, il sera sauvé. Donc, l’héroïsme de Snake n’est compréhensible qu’au regard de sa propre survie.

Pour conclure, si on résume : une passion pour le cinéma classique, une attirance et une croyance dans l’existence du Mal absolu, un amour irrésolu pour les héros individualistes… N’en jetez plus, John Carpenter est l’archétype parfait du cinéaste réactionnaire et anarchiste de droite. Ce qui, on l’imagine très bien, en fait une persona non grata dans les milieux artistiques des années 1970, mais qui en fera un héros des années 1980, à son corps défendant, je tiens à le préciser.

Car, John Carpenter est avant tout un anarchiste : il ne croit pas aux corps constitués, il ne supporte pas les politiques et les combats collectifs. Pour lui, tout doit se régler individuellement, mais de toute façon tout est fichu.

Alors ? Alors, le combat n’est qu’affaire de panache, comme dirait John Nada (RIP Roddy Piper) dans They Live.

Nada.

Filmographie :

Réalisateur :
1974 : Dark Star
1976 : Assaut (Assault on Precinct 13)
1978 : Halloween, la nuit des masques (Halloween)
1980 : Fog (The Fog)
1981 : New York 1997 (Escape from New York)
1982 : The Thing
1983 : Christine
1984 : Starman
1986 : Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin (Big Trouble in Little China)
1987 : Prince des ténèbres (Prince of Darkness)
1988 : Invasion Los Angeles (They Live)
1992 : Les Aventures d’un homme invisible (Memoirs of an Invisible Man)
1995 : L’Antre de la folie (In the Mouth of Madness)
1995 : Le Village des damnés (Village of the Damned)
1996 : Los Angeles 2013 (Escape from L.A.)
1998 : Vampires
2001 : Ghosts of Mars
2011 : The Ward : L’Hôpital de la terreur (The Ward)
Compositeur :
1970 : The Resurrection of Broncho Billy, de James R. Rokos
1974 : Dark Star
1976 : Assaut
1978 : Halloween, la nuit des masques
1980 : Fog
1981 : New York 1997
1981 : Halloween 2 (Halloween II), de Rick Rosenthal
1983 : Halloween 3 : Le Sang du sorcier (Halloween III: Season of the Witch), de Tommy Lee Wallace
1983 : Christine
1986 : Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin
1987 : Prince des ténèbres
1988 : Invasion Los Angeles
1993 : Petits cauchemars avant la nuit
1995 : L’Antre de la folie
1995 : Le Village des damnés
1996 : Los Angeles 2013
1998 : Vampires
2001 : Ghosts of Mars
Noodles

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Fan de cinéma depuis longtemps, je partage mes opinions avec vous. N'hésitez pas à me donner votre avis sur mes critiques. Sur Twitter je suis Noodles, celui qui tombe systématiquement dans le piège des débats relous.

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